A la veille du sommet du G5 Sahel, la France se veut à nouveau optimiste

Emmanuel Macron attendait des succès visibles au Sahel. L’élimination, le 3 juin, par les forces françaises d’Abdelmalek Droukdel, émir d’Al-Qaida au Maghreb islamique et numéro cinq de la structure djihadiste développée par Oussama Ben Laden, en est un d’envergure. D’autant plus important que l’opération a été menée sur la base de renseignements d’un allié américain qui, au grand dam de Paris, menaçait, il y a encore quelques mois, de se désengager de la région.

En réaction à la mort de treize soldats de l’opération « Barkhane », au Mali, le 25 novembre 2019, la France entendait également concentrer son effort militaire et celui des armées sahéliennes sur les combattants de l’organisation Etat islamique au grand Sahara (EIGS) et la zone des trois frontières, entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui les a vus prospérer.

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Le changement de stratégie a été opéré. Les effectifs de « Barkhane » ont été portés de 4 500 à 5 100 hommes et l’ouverture au Niger d’un mécanisme de commandement conjoint aurait permis une meilleure coordination avec les forces locales. « L’EIGS est aujourd’hui très affaibli et n’est plus en mesure de mener des actions d’ensemble. La concentration des efforts ouvre des perspectives intéressantes pour les mois à venir », juge un officier français.

Progrès fragiles

A la veille du sommet du G5 Sahel, qui doit se tenir mardi 30 juin, à Nouakchott, en Mauritanie, en présence d’Emmanuel Macron, de ses pairs de la région, et du premier ministre espagnol, la France se veut de nouveau optimiste. Il y a près de six mois, le 13 janvier, à Pau, la réunion avait été précédée d’une période de défiance entre dirigeants français d’un côté, burkinabés et maliens de l’autre. Alors que les armées de ces deux pays subissaient une succession de revers démobilisateurs, Ouagadougou et Bamako étaient devenus le théâtre de protestations contre l’intervention française. L’Elysée affirmait alors que « sans clarification, toutes les options sont sur la table, y compris celle du départ deBarkhane ». La menace est pour l’heure rangée.

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« Le sommet de Pau a été un moment refondateur de notre engagement au Sahel. Nos partenaires ont confirmé leur volonté que celui-ci soit maintenu. Depuis, une dynamique a été enclenchée », juge désormais la présidence française, se félicitant de « la remobilisation des armées sahéliennes », « des gains territoriaux contre l’EIGS » et de « la rationalisation de l’action internationale avec la mise en place de la Coalition pour le Sahel ».

Si les discours qui dénonçaient la présence militaire française sont passés en mode mineur, et si « le Covid-19 n’a pas eu d’effet sur la feuille de route », les progrès, eux, restent fragiles, et les problèmes de fond demeurent inchangés.

Epauler l’armée malienne

Sur le plan militaire, le Tchad qui, dans le cadre du G5 Sahel, s’était engagé à déployer un bataillon dans la zone des trois frontières, a préféré maintenir ses hommes du côté du lac Tchad, après la mort d’une centaine de ses soldats, lors de l’attaque de Boko Haram, le 23 mars. La force européenne Takuba, qui doit entamer ses opérations à l’été, n’a jusqu’ici reçu d’effectifs que de l’Estonie. Suédois, Tchèques et Italiens sont encore attendus pour épauler une armée malienne, qui, à l’instar de ses alliés burkinabés et nigériens, est encore régulièrement accusée d’exactions. Selon Amnesty International, sous le couvert d’opérations antiterroristes, « des soldats [de ces trois pays] ont tué illégalement ou soumis à des disparitions forcées au moins 199 personnes » entre février et avril 2020.

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Centre névralgique de cette crise qui a débordé au-delà de ses frontières, le Mali n’a, jusqu’ici, recouvré qu’un très faible contrôle de son territoire. Le centre est toujours en proie à des violences meurtrières − 580 morts depuis janvier selon l’ONU. Quant au Nord, berceau de la crise, comme le rappelle Mathieu Pellerin, analyste Sahel à International Crisis Group, cinq ans après la signature de la paix à Alger entre gouvernement et rebelles, « le processus de mise en œuvre de l’accord ne progresse quasiment pas : 22 % des dispositions de l’accord étaient mises en œuvre en 2017, contre 23 % trois ans après ».

Faute de volonté suffisante des signataires, la politique de régionalisation et les actions de développement sont au point mort. Même le retour de l’armée, à Kidal, en février, est resté symbolique, les soldats n’ayant jamais patrouillé dans le fief rebelle. Soumis actuellement à une contestation d’une ampleur inédite depuis son élection en 2013 et à des pressions contradictoires entre une rue nationaliste et une communauté internationale qui lui demande des concessions, le pouvoir de Bamako pourrait être tenté de renouer avec une stratégie déjà largement employée : celle du statu quo. Premier pas vers l’enlisement.

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