A Madagascar, l’explosion des cas de Covid-19 met en cause la stratégie du gouvernement

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Défilé des cadets de l’Académie miltaire de Madagascar pour les festivités du 60e anniversaire de l’indépendance de la Grande Ile, à Antananarivo, le 26 juin 2020.

Mi-juin, Madagascar comptait officiellement 1 272 cas de contamination au nouveau coronavirus et dix décès dus au Covid-19. En un mois à peine, ces chiffres ont quasiment été multipliés par quatre : lundi 13 juillet, la Grande Ile a passé le cap symbolique des 5 000 cas de contamination et approche désormais la quarantaine de morts. Parmi les victimes figurent deux parlementaires, le président de l’église luthérienne malgache, David Rakotonirina, ou encore le représentant chargé des opérations de l’Unicef, Benoît Vonthron.

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Les institutions politiques ne sont pas non plus épargnées : le Sénat compte actuellement 14 cas positifs et un décès qui n’aurait pas été répertorié par le Centre de commandement opérationnel de lutte contre le Covid-19 (CCO), quand l’Assemblée nationale recense 11 députés contaminés. Une source fait aussi mention de décès de fonctionnaires du ministère de l’économie et des finances qui n’ont pas été annoncés par les autorités. Le président malgache, Andry Rajoelina, a lui-même indiqué à la télévision dimanche que des employés de la présidence avaient été infectés. Ce décompte, même flou, contribue à faire naître un début de psychose sur l’île, certains redoutant que la situation soit rapidement hors de contrôle.

« Personnel hospitalier débordé »

« Les hôpitaux de la capitale sont engorgés depuis plus de deux semaines, témoigne Jerisoa Ralibera, membre du Syndicat des paramédicaux de Madagascar. Nous sommes débordés et le personnel n’est pas assez protégé. » Face à la recrudescence des cas, les écoles et les centres de santé de base (CSB), ces mini-dispensaires qui maillent le territoire malgache, vont être réquisitionnés pour faire office d’hôpitaux de fortune et accueillir les personnes contaminées. Des photos qui circulent sur les réseaux sociaux montrent des centaines de gens faisant la queue pour être pris en charge au village Voara, un centre médical de dépistage inauguré par le président le 1er juillet, à Antananarivo. Pour pallier le manque de capacité sanitaire de la capitale malgache, des médecins libéraux ont commencé à s’organiser de façon informelle afin de recevoir des patients dans leur cabinet.

Si Antananarivo est devenue en quelques semaines le nouveau foyer de développement de l’épidémie, le virus se propage aussi ailleurs. C’est notamment le cas dans la région Diana, dans le nord du pays, dont le territoire a été totalement fermé par le CCO local pour éviter de nouvelles contaminations. Christophe Bouchard, ambassadeur de France à Madagascar, a indiqué lundi que des médecins en provenance de France devraient bientôt arriver pour prêter main-forte au personnel de santé de la Grande Ile.

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L’annonce, le 4 juillet, du retour à un confinement total deux mois après le déconfinement, et désormais l’explosion des cas, soulèvent des interrogations sur la stratégie du gouvernement. « Je pense que le pays a été trop prompt à déconfiner, à cause de la pression sociale et du contexte économique, explique Charlotte Faty Ndiaye, la représentante des Nations unies et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Madagascar. La population ne respecte pas non plus les directives et les gestes barrières, ça se voit tous les jours quand on sort dans la rue. Les gens vont chercher de quoi se nourrir et vivent au jour le jour. Le confinement en Afrique est très compliqué en règle générale. »

L’OMS a déboursé 5 millions de dollars depuis l’arrivée du coronavirus sur l’île, fin mars. Mais ce budget n’empêche pas Madagascar de faire face à des difficultés d’approvisionnement en matériel, comme pour les respirateurs. « Nous n’étions pas prêts pour cette recrudescence, analyse Charlotte Faty Ndiaye. Il aurait fallu renforcer la surveillance et le traçage des cas contact. » En outre, les populations viennent souvent consulter trop tardivement, ce qui complique le suivi et la prise en charge.

Opacité

Sous couvert d’anonymat, certains critiquent la « communication » du gouvernement. « Nous nous inquiétons de la politisation excessive de cette épidémie, avec des accusations et des mises en scène, et un nationalisme mal placé dans le Covid-Organics », souligne un membre d’un partenaire technique en référence à la tisane à base d’artémisia promue par Andry Rajoelina comme solution miracle contre le Covid-19. « D’autre part, l’image globale des financements obtenus est dure à avoir et tous les mécanismes de suivi ne sont pas mis en place ou peu communiqués », poursuit cette source. Cette inquiétude est latente. Mardi, dans une lettre ouverte adressée au Centre de commandement opérationnel, plusieurs organisations de la société civile soulignent l’opacité qui règne au sujet des financements de la lutte contre l’épidémie.

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Du côté de la présidence, rien n’indique un changement de cap dans la communication. Lors de sa dernière allocution télévisée dimanche, Andry Rajoelina a assuré que le pic de l’épidémie serait atteint fin août et a balayé les accusations de détournements de fonds. Malgré les doutes et les mises en garde de la communauté scientifique internationale, le chef de l’Etat a de nouveau insisté sur l’efficacité du Covid-Organics, qui « renforce le système immunitaire et n’a pas d’effet secondaire », tout en affirmant que sa famille et lui-même en prenaient.

« On nous a martelé que le Covid-Organics était le remède contre le Covid-19. Aujourd’hui, trois mois plus tard, on voit bien que ce n’est pas le cas. Cela a largement participé, selon moi, au relâchement de la population », réagit Ketakandriana Rafitoson, la directrice de l’antenne malgache l’organisation non gouvernementale Transparency International.

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