Alain Bauer (criminologue): «victimes de hold-up tout d’abord, les banques sont devenues complices par appât du gain»

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                C’est la part d’ombre du secteur bancaire que révèle au grand jour l’enquête Congo Hold-Up, à laquelle RFI a participé. Des banques sont devenues les acteurs de détournements massifs d’argent public. D’autres laissent passer ces transactions illégales. Comment une telle dérive a-t-elle été rendue possible ? Pour en parler, notre invité ce matin est Alain Bauer, professeur de criminologie au Conservatoire national des Arts et métiers, New-York et Shanghaï.                </p><div readability="146.09421586166">

                <p><strong>RFI : L’enquête Congo Hold-Up montre qu'une banque, la BGFIBank RDC, a été complice de détournements massifs de fonds publics entre 2013 et 2018. Est-ce que ça vous surprend ce niveau d'implication d'une banque dans des opérations illégales ?</strong>

Alain Bauer : Non, malheureusement, ça n’est pas nouveau. Les banques étaient d’abord des victimes de hold-up ou de raquette ou de blanchiment. Elles sont ensuite devenues complices, souvent par l’appât du gain, et parfois même actrices. La plus importante d’entre elles, historiquement, est la BCCI, une banque installée aux États-Unis, qui servait à la fois des intérêts du Moyen-Orient et du Nigeria, qui a servi à corrompre, à racketter, à blanchir et à financer des activités criminelles ou terroristes. Plus récemment, on a vu passer la Banque Wachovia, aux États-Unis, qui servait les intérêts des narcos mexicains et colombiens. C’est assez fréquent.

Comment est-ce que cela s’explique ? Est-ce c’est parce que des intérêts mafieux prennent le contrôle d’établissements bancaires ?

Alors c’est arrivé notamment dans l’ensemble des filiales offshore – le offshore génère mécaniquement un intérêt pour les organisations criminelles – mais c’est aussi l’appât du gain, l’appât de la prime, l’appât de la capacité à faire beaucoup d’argent discrètement. Cela fonctionne aussi pour les banquiers, en tout cas, certains d’entre eux.

Est-ce qu’on peut dire que c’est un phénomène qui a pris de l’ampleur ?

Qui a pris de l’ampleur essentiellement par ce qui est désormais le offshore, le shadow banking, le shadow trading… C’est à dire toute une série de dispositions qui ont été dérégulées depuis les années 90 pour accélérer la financiarisation de l’économie et changer le fonctionnement du mode capitaliste traditionnel. Mais on peut dire qu’en volume, cela a pris des proportions inédites. Ce qui incite, évidemment, beaucoup d’opérateurs et d’intermédiaires à être intéressés par cette capacité au blanchiment et à en toucher les bénéfices.

Est-ce que les États qui laissent travailler des banques criminelles sur leur territoire peuvent être considérés comme responsables d’une manière ou d’une autre ?

Le Groupe d’action financière internationale, qui dépend de l’OCDE et qui est un groupe informel, fourni des listes. Il ne s’agit que de résolutions ou de recommandations non contraignantes. Le seul dispositif contraignant relèverait du Conseil de sécurité des Nations unies et uniquement, pour l’instant, dans le cadre du financement du terrorisme.

Concrètement, que se passerait-t-il si la République démocratique du Congo était inscrite sur ce qu’on appelle la liste grise du GAFI ? 

En général, il y a des recommandations qui poussent un certain nombre d’organismes bancaires ou de grandes banques ou le FMI, la Banque mondiale, à dire : « Si tu es sur la liste grise, tu n’auras plus de près de prêts bonifiés, etc. ». Mais ce ne sont que des menaces. Ces listes grises sont une incitation à changer avant que l’on ne tombe dans la liste noire.

C’est un avertissement ?

C’est un avertissement.

Et si on passe dans la liste noire ? 

Là, on a beaucoup plus de problèmes pour se financer. On a beaucoup plus de problèmes pour les activités bancaires, notamment celles relevant des banques centrales.

Alors, il y a les banques criminelles dans cette affaire et il y a aussi celles qui ferment les yeux. Une grande partie des pots-de-vin dont il est question dans cette enquête sont passés par des banques internationales qui pourtant, avaient des obligations de vigilance sur les contrôles anticorruptions. Comment expliquer que cette circulation illégale d’argent passe sous le radar ?

Ce processus est connu et régulièrement, tous les ans ou tous les deux ans, de très grandes banques sont mises en cause pour des manques dans leurs obligations de contrôle des clients, de lutte contre le blanchiment, de contournement des sanctions… La quasi-totalité des grandes banques mondiales se sont fait prendre à un moment ou à un autre par le gendarme de la bourse et mettre à l’index par des organisations internationales. Mais c’est malheureusement une pratique répétée.

Mais parce qu’elles ferment délibérément les yeux ?

Alors, en général, oui. Parfois elles se font manipuler, parfois elles se font menacer et dans la plupart des cas, elles y trouvent leur bénéfice.

Est-ce que cela veut dire que les dispositifs de surveillance des transactions financières sont insuffisants à l’heure actuelle ?

Malheureusement, il n’y a pas de dispositif de surveillance extrêmement efficace. L’arrivée des cryptos monnaies ne va faire que renforcer cette capacité à échapper aux contrôles minimaux qui existaient déjà.

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