Au Kenya, le Covid-19 fait reculer la lutte contre les mutilations sexuelles

Pour ne rien manquer de l’actualité africaine, inscrivez-vous à la newsletter du « Monde Afrique » depuis ce lien. Chaque samedi à 6 heures, retrouvez une semaine d’actualité et de débats traitée par la rédaction du « Monde Afrique ».

A Nairobi, le 19 avril 2020. Dans la capitale kényane comme partout dans le pays, les écoles ont fermé pour lutter contre la propagation du nouveau coronavirus.

Depuis son bureau de Nairobi, la capitale du Kenya, coupée du reste du pays depuis début avril, la secrétaire d’Etat au genre Rachel Shebesh reçoit des rapports inquiétants venus des zones les plus reculées du pays. Les mutilations sexuelles, pourtant interdites depuis 2011, sont en progression depuis l’arrivée du nouveau coronavirus, à la mi-mars, notamment dans les comtés arides de l’extrême nord, à plus de dix heures de route. « Les chiffres sont très inquiétants, on nous rapporte une augmentation de plus de 30 % à cause du Covid, depuis que les gens sont rentrés chez eux », explique-t-elle par téléphone. Plus de 1 500 cas de jeunes filles excisées sont remontés à son ministère entre janvier et mai. Il y en avait eu 870 sur toute l’année 2019.

Lire aussi En pleine pandémie de coronavirus, l’Afrique de l’Est retient son souffle avant une nouvelle vague de criquets

Face à l’épidémie de coronavirus, le pays a rapidement mis en place des mesures destinées à stopper la propagation de la maladie, enjoignant les habitants de rester chez eux et fermant toutes les écoles à travers le territoire. Avec un impact direct sur la pratique des mutilations sexuelles : pas d’école, obligatoire au Kenya, cela signifie pas d’instituteur pour faire l’appel et pour contrôler les absences. En temps normal, ce dernier est rapidement alerté car « les jeunes fillescoupéesmanquent l’école pendant un à six mois, selon le type d’excision. Les infections sont fréquentes et certaines ont les jambes attachées pour éviter que la cicatrice ne s’ouvre », explique Talaso Gababa, qui travaille pour un programme de lutte contre les mutilations sexuelles de l’ONG Amref, dédiée à la santé.

La période de Noël, qui correspond à des grandes vacances de deux mois, est habituellement celle où les excisions sont pratiquées. « En ce moment, les parents se sentent en confiance : ils savent que l’instituteur ne viendra pas les chercher », poursuit la militante. Cette femme de la communauté Gabra, des éleveurs de l’extrême nord du pays, elle-même excisée à 6 ans, insiste sur la responsabilité des parents, et plus largement des chefs de village, dans le choix de soumettre leurs filles à la pratique.

« Obtenir une dot »

En raison du coronavirus (5 000 cas de contamination totalisés depuis mi-mars) et des mesures prises pour lutter contre sa propagation, ces mêmes parents sont confrontés à une crise socio-économique qui favorise elle aussi la pratique. « Le Covid a eu un impact sur ma communauté dans son ensemble. Nous vivons de notre bétail, mais en raison des restrictions de circulation, les éleveurs ne peuvent pas vendre leurs bêtes. Cela les rend vulnérables. Un père va vouloir marier sa fille pour en obtenir une dot, qui peut représenter plus de deux ans de subsistance », poursuit Talaso Gababa, notant que les futurs maris exigent souvent que leur jeune épouse soit excisée.

Enfin, les campagnes de sensibilisation et de prévention, qui consistent à se rendre dans les villages reculés et à y réunir des groupes de parole, sont à l’arrêt en raison du virus, les rassemblements ayant été interdits. « La plupart des efforts anti-excision sont physiques, ils se font sur place, tout cela a été interrompu par le Covid », confirme Felister Gitonga, de l’antenne locale d’Equality Now, une ONG qui promeut les droits des femmes dans le monde.

Lire aussi Coronavirus : le ralentissement de la vaccination en Afrique menace la vie de dizaines de milliers d’enfants

Le Kenya avait pourtant fait des progrès significatifs depuis l’interdiction de la pratique en 2011. Sa loi, souligne Felister Gitonga, est considérée comme solide et exhaustive, prévoyant des poursuites contre tout citoyen impliqué dans des mutilations sexuelles, même réalisées à l’étranger. « Nous sommes passés de 28 % de jeunes Kényanes excisées en 2008, avant la loi, à 21 % en 2016, date de la dernière étude globale, rapporte-t-elle. Le Kenya a fait d’importants efforts, et les effets ont été notables au sein de la tranche d’âge 14-16 ans, qui est celle où, ici, l’excision est majoritairement pratiquée. »

Le repli actuel met à mal la promesse du président Uhuru Kenyatta d’éradiquer la pratique d’ici à 2022. « Nous avons reculé de quelques pas et nous n’avons pas de formule magique, admet la secrétaire d’Etat Rachel Shebesh. Il ne serait pas réaliste de dire qu’avec le Covid, l’élan va rester le même. Je pense que nous aurons atteint de bons chiffres en 2022, mais il va falloir se battre. » L’objectif est d’autant plus ambitieux que les disparités sont très grandes selon les régions : si l’excision touche 0,2 % des filles chez les Luo et 15 % chez les Kikuyu, ce chiffre grimpe à 86 % chez les Samburu, et à 94 % chez les Somali, selon un rapport de l’Unicef publié début 2020.

Total
1
Shares
Laisser un commentaire

Related Posts