Au Mali, le président annonce une « dissolution de fait » de la Cour constitutionnelle

Le président malien, Ibrahim Boubacar Keita, au sommet du G5 Sahel, à Nouakchott, en Mauritanie, le 30 juin.

Le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, a fait un geste pour ramener le calme. Il a annoncé, samedi 11 juillet au soir, une « dissolution de fait » de la Cour constitutionnelle pour tenter de dissiper les tensions quasiment insurrectionnelles qui parcourent la capitale Bamako depuis deux jours.

La Cour constitutionnelle focalise les protestations en cours, avec le président lui-même. Dans une brève allocution télévisée, la deuxième en une semaine, M. Keïta a fait savoir qu’il abrogerait les décrets de nomination des juges de la Cour encore à leur poste, ce qui revient selon ses termes à une « dissolution de fait ».

La décision de la Cour constitutionnelle d’invalider une trentaine de résultats des élections législatives de mars-avril passe pour un élément déclencheur de la contestation qui a atteint son apogée vendredi et samedi.

M. Keïta a paru ouvrir la voie à des législatives partielles dans les circonscriptions concernées par les invalidations de la Cour constitutionnelle, comme l’avait recommandé une récente mission de bons offices de la communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) dépêchée pour désamorcer les tensions.

« J’ai décidé d’abroger les décrets de nomination des membres restants de la Cour constitutionnelle et d’aller vers la mise en œuvre des recommandations issues de la mission de la Cedeao, a-t-il dit. Cette dissolution de fait de la Cour va nous conduire dès la semaine prochaine à demander aux autorités compétentes la désignation de membres pour que, rapidement, une cour reconstituée nous aide à trouver les solutions aux contentieux issus des élections législatives. » Certains des neuf membres de la Cour ont déjà démissionné. Un est mort.

Interpellation de membres de l’opposition

La capitale a de nouveau été la proie de heurts qui sont allés s’intensifiant dans la soirée, au lendemain de la pire journée de troubles civils que Bamako ait connue depuis des années. L’arrestation depuis vendredi soir de plusieurs des principaux leaders d’une contestation qui vise directement le chef de l’Etat n’a pas fait retomber la fièvre dans la ville.

Des manifestants élèvent une barricade pour bloquer la circulation sur le pont des martyrs, à Bamako, au Mali, le 11 juillet.

Après Issa Kaou Djim et Clément Dembélé la veille, deux autres leaders du mouvement dit du 5-Juin, Choguel Maïga et Mountaga Tall, ainsi que deux hommes décrits comme des têtes pensantes ont été interpellés samedi par les forces de sécurité, ont affirmé des responsables et des témoins. Les autorités ont gardé le silence sur ces opérations.

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Au même moment, la ville qui portait encore les stigmates de vendredi demeurait le théâtre de heurts et d’incidents qui y ont maintenu un climat de grande nervosité et d’incertitude quant à l’avenir. Ces incidents sont allés en s’intensifiant à l’approche de la soirée, des groupes de jeunes continuant à dresser des barrages, à lancer des pierres et à défier les forces de sécurité.

Barricades dans les rues de Bamako

Les forces antiémeutes montées sur des pick-up et soutenus par un véhicule blindé ont dispersé à coups de gaz lacrymogènes quelque 150 jeunes regroupés dans le quartier de Badalabougou aux abords d’un des trois ponts reliant les deux parties de Bamako de part et d’autre du fleuve Niger, selon un journaliste de l’Agence France-Presse (AFP) sur place.

Des manifestants ont intercepté des véhicules pour les vider de leur contenu, a constaté un correspondant de l’AFP. De nouvelles barricades ont commencé à se dresser dans la soirée de samedi, y compris sur la grande place de l’Indépendance, a constaté Matteo Maillard, notre correspondant au Mali.

La veille, Bamako a connu sa pire journée de turbulences civiles depuis des années, marquée par au moins trois morts et des attaques contre des symboles aussi éminents du pouvoir que le Parlement et la télévision nationale. Le premier ministre, Boubou Cissé, a fait état de quatre morts et d’une cinquantaine de blessés lors d’une visite à l’hôpital, mais des doutes sont ensuite apparus sur la réalité du nombre de morts.

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Ces évènements aux perspectives imprévisibles ajoutent à la volatilité d’une situation qui alarme les alliés du Mali, inquiets d’un élément déstabilisateur de plus dans un pays confronté au djihadisme et à une série de défis majeurs, dans une région elle-même tourmentée.

Saccage de l’Assemblée nationale

Boubou Cissé a renouvelé l’appel au dialogue réitéré dans la nuit par le président et assorti d’un message de fermeté. Le premier ministre a indiqué qu’il formerait « très rapidement » un gouvernement « resserré » pour rétablir l’ordre « dans les meilleurs délais » et faire face aux défis maliens. Il a dit vouloir le faire « avec l’ensemble des forces vives ».

Des manifestants protestent contre le président malien Ibrahim Boubacar Keita, à Bamako, le 10 juillet.

Cependant, depuis le début de la crise il y a quelques semaines, aucune des ouvertures du président, y compris l’offre d’un gouvernement d’union nationale, n’a apaisé la contestation qui, au contraire, a pris sa tournure la plus violente vendredi. Certains leaders ont explicitement donné le signal de la « désobéissance civile », après le rassemblement de milliers de personnes réclamant la démission du chef de l’Etat.

Des foules d’hommes ont alors attaqué l’Assemblée nationale, saccageant et pillant des bureaux. Ils s’en sont pris aussi au siège de la télévision nationale qui a interrompu ses programmes. Des membres des forces de sécurité ont ouvert le feu pour dégager l’Assemblée et la radio-télévision.

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Il s’agissait de la troisième manifestation depuis juin à l’appel de cette coalition qui canalise une multitude de mécontentements dans l’un des pays les plus pauvres du monde : mécontentement contre la dégradation sécuritaire et l’incapacité à y faire face après des années de violence, le marasme économique, la défaillance des services de l’Etat, ou encore le discrédit répandu d’institutions suspectes de corruption.

Le Monde avec AFP

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