Au Sahel, des arbres et des bêches pour lutter contre l’avancée du désert

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Près de Ouagadougou, au Burkina Faso, le 16 février 2018.

Ils auraient dû vivre des centaines, voire des milliers d’années. Un à un, pourtant, à une cadence inégalée par le passé, les plus vieux baobabs d’Afrique disparaissent. Le tueur a un nom : « réchauffement climatique », selon une équipe internationale de chercheurs qui s’est penchée sur la question, dans un article publié dans la revue Nature Plants, en juin 2018. Intuitivement, le Burkinabé Alfred Sawadogo connaissait cet effet des dérèglements climatiques, lui qui avait été témoin « des baobabs mythiques mourant par milliers lors de la grande sécheresse qui, entre 1970 et 1990, a ravagé le Sahel ». Une période sombre, certes, mais aujourd’hui, il estime « la situation plus catastrophique encore qu’alors, et les dérèglements plus profonds ». Aussi le président de l’ONG SOS SAHEL à Ouagadougou s’est-il engagé à reverdir le Sahel, cette bande semi-aride qui traverse l’Afrique d’est en ouest sur 3 millions de km2 et partage l’Afrique en deux.

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En 2007 déjà, un ambitieux projet avait été lancé par onze pays de la zone : la création d’une Grande Muraille verte, pour restaurer les écosystèmes. Ce programme d’ampleur voulait refaire du Sahel une terre arborée, fertile et nourricière. Treize ans plus tard, si l’Ethiopie, le Soudan ou le Niger avancent à grands pas vers une régénération naturelle de leurs forêts, d’autres, comme le Burkina Faso, le Mali ou la Mauritanie, sont plus entravés dans leur progression.

« Réintégrer l’arbre dans les cultures »

Face à l’urgence d’un déséquilibre général de cette zone fragile, SOS SAHEL parie sur un redémarrage du projet dans six pays (Sénégal, Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) en réorientant la lutte. Grâce à l’Initiative verte, lancée en janvier 2019, l’ONG ambitionne de restaurer 360 000 hectares de terres agricoles et forêts et 10 000 hectares de terres irriguées en dix ans, et de créer 100 000 emplois dans 1 700 villages de ces six pays. « Pour cela, nous allons concevoir un écosystème agroforestier en réintégrant l’arbre dans les cultures, comme on l’a fait en France avec les pommiers de Normandie ou les noyers du Sud, explique Rémi Hémeryck, délégué général de l’organisation. SOS SAHEL, qui à l’occasion du 17 juin lance en partenariat avec l’Union Africaine et l’Union internationale pour la conservation de la nature, une plateforme dédiée aux acteurs non étatiques pour mutualiser et valoriser leurs contributions à la réalisation de la Grande Muraille Verte http://www.panegmv.org, n’est pas la seule à parier sur les vertus de l’agroforesterie, promue par de nombreux chercheurs.

« On sous-estime souvent la capacité d’adaptation des agriculteurs de ces régions, avance Luc Descroix, directeur de recherche en hydrologie à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Mais il est important de les soutenir face à ce dérèglement qui nous concerne tous » et de leur laisser une véritable marge de manœuvre, sans imposer de solutions venues du Nord.

L’Initiative verte se décline différemment dans les six pays de la zone, puisque les populations doivent s’inventer de nouveaux moyens de subsister adaptés au lieu et aux opportunités économiques locales. De l’installation de puits pour les femmes qui exploitent la gomme arabique au Tchad à l’établissement de cuvettes maraîchères au Sénégal, en passant par l’aménagement de cordons pierreux pour freiner l’érosion au Burkina Faso, les stratégies de reverdissement divergent, même si toutes poursuivent le même but et misent sur les acteurs locaux et des solutions durables.

Stopper la désertification qui grignote chaque année un peu plus les terres arables pourrait contribuer à mettre fin au djihadisme et aux conflits ethniques séculaires qui la minent. Et changer le quotidien de 300 millions d’Africains en freinant la déstabilisation de leur zone de vie. Un pari qui se fonde sur les analyses des meilleurs spécialistes de la région.

Les groupes djihadistes comme alternative

Si l’Afrique est peu émettrice de gaz à effet de serre, elle paie déjà un prix élevé au réchauffement planétaire, le Sahel en premier lieu. Dans cette zone, qui borde le Sahara sur 5 500 km, les mutations climatiques accroissent la compétition pour l’accès aux ressources et au foncier. Dans un contexte d’instabilité, où 4,9 millions de personnes ont déjà fui à cause des violences, « les groupes djihadistes prospèrent parce qu’ils offrent une alternative aux jeunes ruraux sahéliens privés d’un accès aux ressources », rappelle le Crisis Group, dans son rapport du 24 avril sur les guerres climatiques. Sans compter qu’à chaque saison, l’opposition entre les intérêts des éleveurs et ceux des paysans devient plus forte, puisqu’ils se retrouvent en concurrence sur des surfaces agricoles toujours un peu plus étroites, avec des couloirs de passage pour les troupeaux toujours plus réduits.

Alors même que les projections tablent sur une augmentation massive de la population des pays du Sahel central en 2050 (qui passerait de 84 millions à 196 millions d’habitants en se basant sur les taux de natalité actuels), tous les voyants sont déjà au rouge. Et le FMI rappelait récemment que « financer l’adaptation au changement climatique sera plus rentable que les fréquentes aides aux victimes de catastrophes ». Le coût de cette adaptation serait de 30 à 50 milliards de dollars (de 26 à 44 milliards d’euros) par an au cours de la prochaine décennie.

Une calamité pour l’agriculture

C’est que dans cette région, les températures grimpent déjà depuis l’aube des années 2000. En plus d’avoir été précoce, cette hausse y est une fois et demie plus rapide qu’ailleurs sur la planète. Et elle retarde les campagnes agricoles. En effet, désormais on ne plante plus avant fin juin, au lieu de début mai, mais la saison s’achève toujours en octobre. De plus, si le nombre de jours pluvieux diminue sur l’année, on assiste à une recrudescence des précipitations torrentielles qui provoquent des inondations souvent mortelles, lessivent les sols, noient les plantations et emportent les semis. Une calamité pour les communautés sahéliennes, dont 70 % vivent d’agriculture et d’élevage. Si l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) évalue à 9,7 millions le nombre d’Ouest-Africains en insécurité alimentaire entre juin et août 2019, ce nombre pourrait croître cette année, à cause du Covid-19. Et encore plus dans les années à venir, si l’on en croit les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui, si rien n’est fait, tablent sur un recul de 20 % des rendements agricoles sahéliens par décennie durant tout le XXIe siècle.

Outre ses impacts agroécologiques, économiques et sécuritaires, le réchauffement climatique fait aussi le lit des risques sanitaires. Un argument de poids à l’heure du Covid-19. « En détruisant l’habitat de nombreuses espèces, en provoquant leur déplacement puis leur interaction avec les hommes, les vagues de chaleur et la déforestation font peser le risque de laisser émerger des maladies nouvelles », avance Laurent Vidal, représentant de l’IRD au Mali. Dans un pays comme le Sénégal, le scientifique craint notamment le déplacement du rat noir qui, ayant perdu son habitat forestier, se voit désormais forcé de manger les cultures pour survivre, au risque de devenir un vecteur de pathologies pour l’homme. Ailleurs, plus à l’ouest, c’est l’extension des zones où souffle l’harmattan qui a déjà élargi la diffusion des épidémies de méningite, notamment en Côte d’Ivoire.

Pour lutter contre ces maux qui risquent de précipiter des millions de Sahéliens vers l’exil, les Africains participent, bien sûr, au combat mené à l’échelle de la planète pour que les pays industrialisés limitent leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais certains veulent, en plus, agir directement pour l’Afrique, première victime, et reverdir ces terres que défend le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, à chaque occasion. Pour l’heure, les grands bailleurs internationaux doivent financer un plan d’investissement climat pour la région du Sahel (2018-2030) et lancer un programme prioritaire pour la période 2020-2025. Mais en parallèle, l’Afrique mène aussi au quotidien son combat de terrain, hectare après hectare.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec SOS SAHEL International France.

Reverdir le Sahel

Le Sahel n’a pas toujours été aussi aride qu’aujourd’hui. Pour reverdir cette bande de terre qui traverse l’Afrique d’est en ouest, les initiatives se multiplient depuis 2007. L’idée, née sur le continent, de construire une Grande Barrière verte, un mur d’arbre de 3 000 kilomètres, avance à son pas. Au fil des ans, des initiatives connexes se sont développées pour enrayer et prévenir la stérilité de ces terres brûlées par les effets du réchauffement climatique, empêcher le djihadisme de devenir une réponse à la misère paysanne et redonner de l’oxygène à cette zone où la population aura doublé d’ici à 2050. Le Monde Afrique, vous propose une série de quatre articles qui illustrent ces initiatives vertes.

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