Au Sahel, le « virus de la faim » menace des millions de personnes

Des bergers peuls rentrent du marché informel de Barkédji, au Sénégal. La fermeture des marchés en raison de la pandémie de Covid-19  a entraîné une chute du prix du bétail, fragilisant le système agropastoral.

Le Sahel fait face à un risque de famine sans précédent. Si cette région d’Afrique de l’Ouest était déjà le théâtre de la crise alimentaire la plus foudroyante au monde lors de la dernière décennie, la menace est aujourd’hui plus pressante que jamais. A la flambée des violences djihadistes et intercommunautaires dans le centre du Mali et dans le nord du Burkina Faso, à l’accélération du réchauffement climatique – 1,5 fois plus rapide que la moyenne mondiale –, à la persistance des problèmes de gouvernance des Etats locaux, s’ajoute, depuis cinq mois, le Covid-19. Dans la région, les humanitaires l’ont renommé « le virus de la faim ».

« Toutes les conséquences des mesures anti-Covid-19 mises en place par les Etats sahéliens ont été sous-estimées, avance Alexandra Lamarche, spécialiste de la région à l’ONG Refugees International. Le Programme alimentaire mondial (PAM) estimait que 3,9 millions de personnes dans le Sahel central allaient souffrir d’insécurité alimentaire cette saison. Aujourd’hui, nous sommes à 5 millions. » Afin de prévenir la pandémie, les Etats sahéliens (Burkina Faso, Tchad, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria et Sénégal) ont mis en place des mesures fortes : fermeture des frontières, parfois des marchés et des lieux fréquentés, couvre-feu, distanciation sociale et restriction des déplacements. Une réaction efficace, qui a contribué à freiner la contamination, mais qui a eu un effet pervers sur les économies et le système agropastoral, qui emploie 25 millions de Sahéliens.

« La fermeture des marchés et des frontières a empêché les agriculteurs de s’approvisionner en suffisance afin de planter pour la saison suivante », explique Coumba Sow, coordinatrice à la FAO

De juin à septembre, la saison des pluies coïncide avec la période de soudure. Les greniers sont presque vides et l’on se prépare à semer. « Mais le Covid-19 a compliqué l’accès aux semences, explique Coumba Sow, coordinatrice résilience à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). La fermeture des marchés et des frontières a empêché les agriculteurs de s’approvisionner en suffisance afin de planter pour la saison suivante. Cela a freiné aussi la possibilité d’écouler ses marchandises, entraînant une perte importante de revenus. » La raréfaction des produits, dont beaucoup n’ont pu être acheminés jusqu’aux lieux de vente, a fait flamber les prix des denrées alimentaires locales comme importées, de 10 % au Mali, jusqu’à 30 % au Nigeria.

Nouveaux conflits locaux

La fermeture des frontières bloque les camions, parfois pendant plusieurs jours. « Les cargaisons d’aliments pourrissent à l’arrière des véhicules coincés entre le Sénégal et le Mali ou le Niger et le Tchad », avance Alexandra Lamarche. La situation risque d’empirer jusqu’à fin octobre, quand la saison des pluies transforme les routes sahéliennes en mares impraticables. « Il faut que les gouvernements garantissent la liberté de mouvement et évitent les blocages routiers afin d’assurer les chaînes d’approvisionnement alimentaires et humanitaires », appuie-t-elle.

Quant aux nomades pastoralistes, l’impossibilité d’accéder aux couloirs de transhumance, qui traversent souvent les frontières étatiques, grève leur survie financière. Beaucoup de bêtes ne pourront être vendues le 31 juillet, lors de la fête musulmane du mouton, la Tabaski, source essentielle de revenus pour les foyers pastoraux.

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La fermeture des frontières entraîne aussi une compétition pour l’accès au fourrage et à l’eau. Le regroupement des cheptels autour des points d’abreuvage favorise la propagation des maladies. « L’Afrique de l’Ouest sans Covid allait de toute façon souffrir d’un manque de pâturage, mais, avec les restrictions de mouvement, la situation empire, soutient Coumba Sow. Lorsque les animaux souffrent, les hommes souffrent plus encore. » Déjà fortes dans la région, les tensions entre éleveurs et agriculteurs conduiront très certainement à de nouveaux conflits locaux dans les mois à venir. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger comptent déjà 1,3 million de déplacés internes dus aux violences intercommunautaires et terroristes.

« Cet impact sur la faim est structurel »

« Cet impact sur la faim est structurel. La crise due au Covid n’a fait que l’accentuer, appuie Jean-François Riffaud, directeur général d’Action contre la faim. Elle pose la question de la capacité des Etats à garantir un minimum de protection des citoyens. Les semences sont difficiles d’accès, entre les mains de grands groupes, sujettes à la spéculation. Nous devons protéger ce bien universel commun. La crise due au Covid montre que notre système alimentaire mondial est dysfonctionnel. Il pourrait nourrir les 800 millions de personnes qui meurent de faim si on ne gâchait pas 30 % de ce que l’on produit. Ce n’est que par une réponse plus localisée que l’on pourra accompagner les populations vers une souveraineté alimentaire. »

Face au désastre en cours, la communauté internationale reste atone. « Nos Etats sont focalisés sur l’impact qu’a la crise sur leurs propres économies, poursuit M. Riffaud. Rien ne justifie de faire si peu quand on dirige un Etat comme la France. La responsabilité de la sécurité alimentaire n’appartient pas qu’aux ONG. »

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Dans la réponse humanitaire d’urgence au Sahel définie par les Nations unies pour 2020, seulement 26 % des 2,8 milliards de dollars requis ont été versés par les bailleurs. « Il faut un engagement plus sérieux. La réponse sécuritaire de [l’opération] “Barkhane” ou du G5 Sahel a des budgets immenses par rapport à l’aide alimentaire », affirme Alexandra Lamarche. En mai, le PAM estimait à quelque 4,8 millions de Sahéliens dans le besoin d’une aide alimentaire d’urgence. « On pense aujourd’hui que ces chiffres ont doublé, voire triplé », ajoute-t-elle.

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