« Aujourd’hui comme sous Léopold II, le Congo reste la façade institutionnelle d’un voleur érigé en Etat »

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Une statue maculée du roi Léopold II de Belgique à Bruxelles, le 10 juin 2020.

Tribune. A l’heure où des pays occidentaux ont entrepris une lecture critique de la présence de symboles coloniaux et esclavagistes en leur sein, la mémoire du fait colonial est décidément plus ambiguë dans certains pays africains.

Prenez le contraste entre la Belgique et le Congo, par exemple. Le roi Léopold II, qui créa le Congo de toutes pièces comme échafaudage à une formidable opération de vol et d’exploitation violente de 1884 à 1907, est désormais l’objet de nombreuses critiques dans une frange au moins du public belge. Certaines de ses statues – et il en compte beaucoup à travers le pays – ont été vandalisées ou retirées, et un débat vigoureux existe sur le sort qu’il faudrait leur réserver.

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Les Belges sont de plus en plus nombreux qui questionnent la vénération du « roi bâtisseur » à travers monuments et places publiques (parmi lesquelles l’un des plus grands boulevards de Bruxelles).

Il y a à peine quelques jours, la princesse Esméralda, arrière-petite-fille de Léopold II, a été jusqu’à suggérer que la Belgique pourrait profiter de l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance du Congo ce 30 juin pour lui présenter des excuses pour les atrocités commises durant sa colonisation.

Un changement significatif

Tout ceci est encore loin de constituer une lame de fond. Dans un récent sondage en ligne de La Libre Belgique, 80 % des répondants préféraient garder les statues de Léopold. Mais dans un pays où la reconnaissance des crimes coloniaux a toujours été timide, les manifestations récentes marquent néanmoins un changement significatif.

Ce qui est cependant surprenant c’est que le regard critique vis-à-vis de Léopold qui se développe en Belgique contraste fortement avec une attitude plus bienveillante sinon révérencielle vis-à-vis de la colonisation belge parmi les Congolais.

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Il est vrai que les symboles coloniaux imposés aux Congolais par les Belges eux-mêmes furent remplacés il y a belle lurette. La capitale Léopoldville devint Kinshasa en 1966 et, l’année suivante, une statue massive de Léopold II à cheval fut mise au placard.

Quelle ne fut pas notre surprise, toutefois, de voir en 2018 les autorités de la riche province du Haut-Katanga ériger une nouvelle statue de Léopold II à Lubumbashi. Ce buste fait partie d’une galerie de personnages historiques (y compris le héros de l’indépendance Patrice Lumumba et celui qui facilita son meurtre, Mobutu Sese Seko) qui se trouve à l’extérieur de l’enceinte du nouveau gouvernorat de la province.

Une entreprise criminelle

Qu’est-ce qui peut motiver les Congolais à ériger la statue d’un homme dont on estime qu’il porte la responsabilité pour la mort de jusqu’à 10 millions de leurs aïeuls, alors que sa propre nation jette désormais un regard critique sur ses actions ?

La réponse pourrait bien se trouver dans la genèse même du Congo et dans le refus ou l’incapacité des élites congolaises à mettre en cause leur propre héritage léopoldien.

Le Congo, qui se prépare à célébrer le soixantième anniversaire de son indépendance ce 30 juin, est en effet le plus grand vestige public de l’« œuvre » de Léopold qui le créa ab nihilo comme instrument d’une poursuite personnelle aux profits. Les gens et les noms ont changé, mais le projet léopoldien et colonial belge, ancré dans l’exploitation des gens et l’appropriation des ressources de la région, non seulement survit mais prospère malgré les réformes successives.

Aujourd’hui comme sous Léopold, le Congo reste la façade institutionnelle d’une entreprise criminelle, un voleur érigé en Etat.

Joseph Kabila, voleur en chef à son tour

Le procès actuel du chef de cabinet du président, Vital Kamerhe, pour le détournement de 50 millions de dollars, n’est exceptionnel que dans la mesure où Kamerhe comparait devant la justice. Les pratiques dont il est accusé sont toutefois répandues et illustrent la perception de l’Etat par les élites congolaises comme une ressource qui demande à être exploitée, comme il l’était pour Léopold.

Le président Mobutu (1965-1997) eut beau renommer Léopoldville, il déroba des sommes gigantesques à son peuple. Et malgré tous les efforts pour démocratiser le pays dans le sillage de son règne, Joseph Kabila (2001-2019) lui emprunta le pas, érodant rapidement les garanties constitutionnelles pour devenir voleur en chef à son tour.

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Comme les autorités de Lubumbashi, Kabila reconnut la généalogie de son pouvoir et sa dette à Léopold. Dans un discours au Sénat de Belgique en 2004, il rendit hommage à la mémoire des pionniers colonialistes du « rêve de Léopold II de bâtir, au centre de l’Afrique, un Etat ».

Si les efforts pour éradiquer la violence et l’exploitation au cœur de l’Etat congolais n’ont pas rencontré plus de succès, c’est peut-être parce que l’existence même du Congo dans sa forme postcoloniale n’a pas fait l’objet de suffisamment de questionnements. Ainsi, il est toujours tabou au Congo de parler de fédéralisme et encore plus d’autodétermination.

Présenter ses excuses au Congo pour les excès associés à sa création est sans doute bien intentionné mais ignore le fond du problème. C’est la reproduction continue du projet léopoldien dans les périodes coloniales et postcoloniales qui fait problème. Si le sort des Congolais les préoccupe vraiment, les Belges feraient mieux d’arrêter de faciliter cette reproduction à laquelle ils contribuent par leur assistance à l’Etat congolais, leurs interventions militaires épisodiques, leur diplomatie, et même leur reconnaissance.

C’est en grande partie protégé par la souveraineté incontestée (mais contestable) de leur Etat que les élites congolaises continuent à dominer et exploiter les Congolais, tout en embrassant les souvenirs monumentaux du passé sanglant de leur projet.

Pour que les vies noires aient vraiment de l’importance à travers le monde, un questionnement de la présence continue du projet léopoldien au cœur même de l’Etat congolais contemporain serait plus salutaire et émancipateur que des excuses symboliques.

Pierre Englebert enseigne la politique africaine à Pomona College en Californie et est senior fellow au Conseil atlantique à Washington. Lisa Jené est consultante à Washington.

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