« Charles de Foucauld est un homme de son temps. En faire un “ultra” de la colonisation est absurde »

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Photo non datée du père Charles de Foucauld, religieux français assassiné à Tamanrasset en Algérie, le 1er décembre 1916, béatifié en 2005 par le pape Benoît XVI.

Tribune. La vie de Charles de Foucauld (1858-1916) a inspiré autant les procureurs que les hagiographes, aussi peu soucieux les uns que les autres de la rigueur historique. Ayant déjà eu maintes fois l’occasion de nous pencher sur la prose des hagiographes, nous ne parlerons ici que des procureurs, dont la vogue actuelle de déboulonnage de statues et la perspective de la canonisation prochaine de l’ermite de Tamanrasset sont venues raviver le zèle.

A en croire certains, Foucauld aurait été le « défenseur d’une guerre totale contre l’Allemagne lors de la Grande Guerre » ; pour d’autres, il aurait eu une « implication directe dans les opérations militaires coloniales contre les tribus rebelles » et aurait été « l’auxiliaire incomparable » de Laperrine, commandant supérieur des territoires sahariens jusqu’en 1910 ; pour d’autres encore, il aurait avancé des « idées en faveur d’une désorganisation des structures sociopolitiques touareg »…

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Foucauld « défenseur de la guerre totale » ? Plaisante formule. Totale, la guerre l’était, et Foucauld ne pouvait qu’en prendre acte. Il est un fait qu’il envoyait des lettres exaltées à ses amis engagés sur le front, mais son exaltation restait épistolaire, car l’essentiel de son temps était consacré à la mise au net de ses travaux linguistiques. Ses journées de travail duraient souvent plus d’onze heures, et le résultat en est une œuvre dont il est difficile d’affirmer comme le font certains qu’elle est « indissociable de la conquête coloniale ».

« Hérésie tactique »

Dans les faits, elle s’en dissocie tout à fait. Ses lettres à ses amis sur le front, tout comme ses relations avec les officiers sahariens, font partie de l’époque et elles sont banales une fois remises dans leur contexte. En revanche, ses travaux linguistiques, c’est-à-dire, pour l’essentiel, les deux tomes de ses Poésies touarègues et les quatre tomes de son Dictionnaire touareg-français, sont encore une référence pour tous les spécialistes, y compris touareg.

L’implication « directe » dans les opérations militaires est une pure invention. Foucauld avait effectivement échafaudé un plan de réorganisation de l’annexe du Tidikelt, mais qui resta lettre morte. De même, lorsque le sous-lieutenant Constant voulut donner suite aux propositions de Foucauld pour le réaménagement du fort Motylinski, il fut désavoué par son supérieur, le capitaine de La Roche, pour qui tout cela n’était qu’« hérésie tactique ». De même encore, la correspondance du lieutenant-colonel Meynier laisse deviner son scepticisme à propos de renseignements d’ailleurs très vagues transmis par Foucauld en août 1914.

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Quant aux lettres à Laperrine, elles ne justifient pas le qualificatif d’« auxiliaire incomparable » que Foucauld s’est vu décerner après leur parution. Surtout si l’on songe qu’elles datent d’un temps où Laperrine, revenu en France, n’avait plus aucune responsabilité au Sahara. L’ermite avait l’habitude d’informer ses amis officiers de la situation du Sahara, mais il n’était guère en cela qu’une sorte de gazetier dont les « renseignements », qui mettaient plusieurs semaines à arriver à leurs destinataires, n’étaient ni exploitables ni d’un grand intérêt opérationnel. De plus, affirmer comme nous l’avons lu récemment que « ses renseignements fournis à l’armée coloniale ont influencé la stratégie de conquête du “pays touareg” » est un anachronisme. Lorsque Foucauld atteint le pays touareg en février 1904, le chef et futur amenokal Moussa Ag-Amastan vient de signer un traité avec les militaires. En d’autres termes, la « conquête » était déjà chose faite avant même son arrivée sur place.

De toute façon, ni Foucauld ni ses supérieurs religieux n’avaient alors un quelconque pouvoir décisionnaire. Il ne pouvait qu’influencer ces intermédiaires, ces acteurs de terrain qu’étaient les officiers qui intervenaient alors au Hoggar. Mais, même si ces derniers relayèrent parfois ses demandes, les autorités supérieures, tant à Alger qu’à Paris, y opposèrent une fin de non-recevoir. Voilà de quoi relativiser le rôle et l’influence politique de Foucauld. Voir en lui une sorte de maître à penser de la politique saharienne de la France et le lointain inspirateur de cette éphémère Organisation commune des régions sahariennes (OCRS) que la France créa en 1957 est manquer du sens des proportions.

« Fraternité écrite sur tous nos murs »

Pour ce qui est des idées coloniales, il les a assurément partagées. Mais ses avis tranchaient sur la bonne conscience alors de mise. C’est ainsi que, dans une lettre de 1912, il conseillait à Moussa Ag-Amastan de faire apprendre le français aux siens, pour qu’ils « puissent, au bout d’un certain temps, jouir des mêmes droits que les Français, avoir les mêmes privilèges qu’eux, être représentés comme eux à la Chambre des députés, et être gouvernés en tout comme eux ». Il ne concevait certes pas l’avenir des Touareg ailleurs que dans un ensemble français, mais au moins leur y assignait-il, à terme, celui de citoyens à part entière.

En février 1956 encore, un président du Conseil s’est fait conspuer par les « ultras » d’Alger pour beaucoup moins que ça. Il écrivait aussi en cette même année 1912 : « Si, oublieux de l’amour du prochain commandé par Dieu, notre Père commun, et de la fraternité écrite sur tous nos murs, nous traitons ces peuples [colonisés] non en enfants, mais en matière d’exploitation, l’union que nous leur avons donnée se retournera contre nous et ils nous jetteront à la mer à la première difficulté européenne. »

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Sans doute ne voit-il là dans les colonisés que des enfants, mais étaient-ils nombreux, en 1912, ceux qui considéraient que, même dans les colonies, la « fraternité écrite sur tous nos murs » ne devait pas rester un vain mot ? Que Foucauld ait été un homme de son temps, nul ne songe à le nier et il est toujours utile de détailler ce trait du personnage (ce que nous n’avons cessé de faire dans nos travaux), mais en faire un « ultra » de la colonisation est absurde.

En bref, le rôle des historiens n’est pas de déboulonner des statues, ni, du reste, d’en édifier. Et l’image parfois floue qu’ils parviennent à recomposer n’est jamais ni tout à fait noire, ni tout à fait blanche.

Dominique Casajus, directeur de recherche émérite au CNRS et membre de l’Institut des mondes africains, a notamment publié Charles de Foucauld, moine et savant, CNRS Editions (2009).

Paul Pandolfi, professeur émérite à l’Université Paul-Valéry-Montpellier III, a notamment publié La Conquête du Sahara (1885-1905), éd. Karthala (2018).

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