Congo Hold-up: la fortune offshore de l’entrepreneur belge Philippe de Moerloose

congo hold up: la fortune offshore de l’entrepreneur belge philippe de moerloose 61b9483eb1b28.jpeg
congo hold up: la fortune offshore de l’entrepreneur belge philippe de moerloose 61b9483eb1b28.jpeg
                L’homme d’affaires Philippe de Moerloose, nominé au prix de « manager de l’année » en Belgique, ne s’est pas seulement enrichi en vendant aux autorités congolaises du matériel avec des marges bénéficiaires très largement supérieures à la moyenne. Il a également su profiter de la fiscalité avantageuse de certaines paradis fiscaux. Une enquête de <em>De Standaard</em> et <em>Le Soir</em>, avec Mediapart, PPLAAF et le réseau européen EIC.                </p><div readability="350.85625039045">

                <p>Au dernier étage de l'hôtel Pullman de Kinshasa, des clients dégustent des sushis et boivent des cocktails au rhum sur fond de musique jazz. À travers la baie vitrée, la vue est splendide sur le fleuve Congo. Au loin, on distingue les tours colorées du Congo-Brazzaville voisin. Dans ce lieu de prédilection de l'élite congolaise, généraux, ministres et milliardaires conversent à voix feutrées.

<div class="m-em-image">

L'hôtel Pullman de Kinshasa.
L’hôtel Pullman de Kinshasa. © African equities
    </div>Situé à quelques pas du palais présidentiel, au cœur du quartier le plus riche de Kinshasa, la Gombe, l'hôtel Pullman appartient pour moitié à l'État de la République démocratique du Congo (RDC), qui l'utilise souvent pour des congrès gouvernementaux et des conférences de presse. Les 50% restants ont été vendus en 2010 à un entrepreneur belge, Philippe de Moerloose, via une société établie dans l’un des paradis fiscaux les plus opaques du monde : les îles Vierges britanniques.

 

Philippe De Moerloose fait partie des 150 personnalités les plus riches de Belgique. Son groupe, spécialisé dans la distribution de matériel lourd (camions, tracteurs, engins miniers), prévoit de réaliser un milliard d’euros de chiffres d’affaires cette année. Il a été nominé en novembre pour la deuxième fois consécutive au prix du « manager de l’année » du magazine économique belge Trends.

► À lire aussi : Congo Hold-up: la plus importante fuite de documents bancaires d’Afrique

Mais cette success story a été bâtie grâce à de gigantesques contrats surfacturés passés avec les autorités congolaises sous le règne de l’ancien président Joseph Kabila, qui a quitté le pouvoir en janvier 2019. L’enquête Congo Hold-up, basée sur la fuite de 3,5 millions de documents bancaires confidentiels a révélé qu’il avait gagné des centaines de millions de dollars dans cette ancienne colonie belge en imposant des tarifs prohibitifs sur l’achat de ses engins de chantier et tracteurs -ce qu’il dément.

Ce nouveau volet de notre enquête, mené avec nos partenaires De Standaard, Le Soir et RFI, démontre comment Philippe de Moerloose a logé une partie de sa fortune dans d’exotiques sociétés offshore grâce à des montages financiers complexes.

► À lire aussi : Congo Hold-up: comment devenir l’entrepreneur de l’année en Belgique?

Plus de 17 ans d’offshore

Une grande partie des activités de Philippe de Moerloose passe par des sociétés belges, contrôlées par son groupe SDA Holding basé à Wavre, dans le Brabant wallon. Mais l’entrepreneur a également facturé plus de cent millions de dollars à l’État congolais par l’intermédiaire de sociétés situées dans des paradis fiscaux.

Les documents de Congo Hold-up révèlent que sa société HMIE, domiciliée à Dubaï, aux Émirats arabes unis, a ainsi vendu en 2010 à l’État congolais pour 94 millions de dollars « d’équipements » variés : des moulins à maïs, des corbillards et plus de 45 000 « bicyclettes de ville ». Les paiements ont été faits par la Banque centrale du Congo sur un compte bancaire de HMIE en Suisse.

En 2012, la même société, HMIE (qui dispose également d’une société-sœur dans un autre paradis fiscal, les îles Vierges britanniques), a également livré sept millions de dollars d’équipements agricoles à une ferme appartenant à l’entourage du président de l’époque, Joseph Kabila -qui les a payés avec l’argent de pots-de-vin chinois. Contactés, Joseph Kabila et ses proches n’ont pas répondu. Interrogé, l’homme d’affaires belge assure qu’il ne connaissait pas la provenance de cet argent.

► À lire aussi : Congo Hold-Up: Congo Construction Company, le scandale du siècle

Ce n’est pas la première fois que le nom de l’entrepreneur belge apparait dans des affaires d’évasion fiscale. Son nom figurait en 2016 dans les « Panama Papers ». Ceux-ci avaient révélé comment Philippe de Moerloose avait créé en juin 2004 une société offshore au Panama, Pangun Holdings Corporation. Celle-ci lui servait à financer des investissements dans le domaine de l’aviation en RDC.

À l’époque, Philippe de Moerloose assumait. Il reconnaissait avoir ouvert sa société offshore « dans une visée d’optimisation fiscale et patrimoniale », ajoutant que cela était « parfaitement légal » au regard du droit congolais.

L’entrepreneur est aujourd’hui plus discret -il faut dire que plusieurs scandales d’évasion fiscale sont passés par là et que l’opinion est bien plus critique sur ces pratiques. Interrogé, De Moerloose nous assure aujourd’hui que Pangun n’a « jamais eu le moindre flux financier » et « n’avait même pas de compte bancaire ». La société apparait pourtant dans plusieurs rapports de la Banque centrale du Congo. Selon ces documents, au moins quatre millions de dollars ont été transférés du Trésor congolais à Pangun Holding Corporation en 2009.

► À lire aussi : Congo Hold-up: la caisse noire de la Banque centrale du Congo

Depuis, Philippe de Moerloose n’a jamais cessé ses activités offshore. Les documents rassemblés par l’enquête Congo Hold-up apportent de nouvelles preuves de ces pratiques, permettent de comprendre en détail le circuit pris par cet argent, et révèlent comment certaines de ces sociétés ont pu être utilisées pour acquérir du matériel à l’usage controversé.

À partir de 2009, Philippe de Moerloose commence à investir dans plusieurs secteurs stratégiques de l’économie congolaise : mines, cimenterie, hôtellerie.

Outre HMIE -l’entreprise basée à Dubaï à travers laquelle il vend des corbillards et des moulins- l’entrepreneur utilise deux sociétés portant le même nom, et toutes les deux basées dans des juridictions fiscalement avantageuses : une première « Compagnie de Distribution Africaine (CDA) » créée au Luxembourg en 2004, et une seconde en 2010 aux îles Vierges britanniques.


Ambassade de Belgique en RDC.
Ambassade de Belgique en RDC. © African equities

Elles lui servent à acquérir une société de construction (Dematco, qui a construit une partie de l’ambassade de Belgique en RDC), un hôtel de luxe à Lubumbashi (Le Grand Karavia, un « coup de cœur » pour lui), la moitié d’une autre hôtel de luxe, cette fois à Kinshasa (le Grand Hôtel, devenu le Pullman-Kinshasa), et à prendre le contrôle d’une entreprise de sous-traitance minière congolaise, D.E.M. Mining.

 

Son parcours croise, à cette occasion, celui d’un homme d’affaires à la réputation trouble bien connu en RDC, Dan Gertler, entrepreneur israélien, ami de Joseph Kabila qui lui cède ses parts dans D.E.M. Mining. Cette société fusionne l’année suivante avec Rulvis Congo.


Siège de Rulco à Lubumbashi, RDC.
Siège de Rulco à Lubumbashi, RDC. © RFI/Sonia Rolley

Étrangement, Philippe de Moerloose revend ses parts dans Rulco sept ans plus tard, fin 2017, et les transfère en partie à une société accusée par le Trésor américain d’être lié au même Dan Gertler : Karibu Africa Services. Nous sommes un mois avant la mise sous sanctions de l’homme d’affaires israélien. Cette société sera rajoutée sur la liste six mois plus tard en juin 2018.

L’entrepreneur belge assure ne « jamais » avoir eu « de relation ni de conflit ni d’échange avec monsieur Gertler ». Il explique avoir vérifié le passif de Karibu et que l’homme d’affaires israélien ne figurait pas parmi les actionnaires.

Camions utilisés par l’armée

Philippe de Moerloose a également utilisé ces sociétés offshore pour exporter du matériel plus controversé.

À la mi-juillet 2016, il expédie en RDC, toujours par l’intermédiaire d’une société basée dans un paradis fiscal (D’Angelin Ocean Trade, domiciliée aux îles Vierges britanniques) cent cinquante camions Kamaz -des engins russes appréciés pour leur robustesse et leur polyvalence.

Les camions, de couleur blanche, sont débarqués dans le port de Boma (RDC), officiellement à destination du ministère congolais des Infrastructures et des travaux publics, afin de réaliser des « travaux urgents d’infrastructure sur les ouvrages et le réseau routier », selon le contrat daté de mars 2016.

Plusieurs éléments laissent toutefois penser que ces camions ont été utilisés à des fins militaires.

Selon nos informations, l’armée congolaise signale la réception, le 11 juillet 2016 à Boma, d’un navire transportant « 150 véhicules militaires », parmi lesquels des camions de marque Kamaz.

Un chercheur indépendant spécialiste des forces armées congolaises, Jean-Jacques Wondo, indique que selon ses informations, ces « véhicules militaires » sont alors utilisés pour transporter des armes du port de Boma jusqu’à une base logistique de l’armée congolaise à Kinshasa. Des photos circulant à l’époque sur les réseaux sociaux montrent effectivement des camions blancs siglés de l’Office des routes entourés de militaires, sans qu’il soit toutefois possible d’identifier la nature de leur chargement.

Deux mois plus tard, en septembre 2016, des camions Kamaz de même modèle que ceux livrés par la société de l’homme d’affaires belge, mais cette fois couleur kaki, sont utilisés par l’armée congolaise lors de manifestations violemment réprimées contre un éventuel troisième mandat du président Kabila. Selon un haut fonctionnaire de l’ONU qui a été témoin des violences, l’armée a tiré à balles réelles sur les manifestants depuis l’arrière des camions.

Ont-ils été repeints entretemps ? S’il s’agit effectivement des camions livrés par la société de Philippe de Moerloose, et que cette dernière connaissait leur usage militaire, cette livraison pourrait constituer une violation de l’embargo sur les armes à destination de la RDC. Depuis 2008, les livraisons d’armes et d’équipements militaires au gouvernement congolais n’est plus interdite, mais les États concernés doivent le notifier au Comité de sanctions mis en place par les Nations unies.

Contacté, le Comité de sanctions de l’ONU a promis de donner suite.

Le fait de passer par une société offshore pour exporter ce matériel a-t-il pu servir à contourner la législation européenne sur le contrôle des exportations de matériel militaire, auquel il aurait été soumis en passant par une société belge ? Contacté, Philippe de Moerloose n’a pas répondu sur ce point.

Il oppose toutefois un « démenti formel et catégorique » à l’idée qu’il aurait pu être en violation des dispositions onusiennes sur les livraisons d’armes à la RDC : « Il ne s’agit en aucun cas de matériel militaire mais bien de camions civils livrés au ministère des Travaux publics et infrastructures », assure-t-il.

L’entrepreneur n’écarte toutefois pas la possibilité qu’après livraison, ce matériel ait pu être utilisé par l’armée congolaise. « Ma société a simplement vendu en 2016 du matériel roulant à usage civil à l’Office des routes. Ce n’est pas parce que, deux ans plus tard, le gouvernement congolais aurait éventuellement décidé de transférer ces matériels roulants civils à l’armée (puis à la Céni, la Commission électorale) que ma société devrait être considérée comme ayant vendu “des armes ou du matériel connexe” au gouvernement congolais en violation de la Résolution 1807 précitée de l’ONU. »

Grand lifting et piscines à débordement

Avant de se lancer dans la compétition pour devenir l’entrepreneur de l’année en Belgique, Philippe de Moerloose a offert un grand lifting à ses sociétés offshore.

Les registres des sociétés au Luxembourg et dans les îles Vierges britanniques, que le quotidien belge De Standaard a consultées, montrent que les deux « Compagnies de Distribution Africaine » ont changé de nom en décembre 2013, l’une devenant « African Equities » et la seconde « African Hospitality » (qui a déménagé des îles Vierges britanniques vers le Luxembourg).

En 2016, African Hospitality -qui s’occupe principalement des parts de De Moerloose dans l’hôtel Pullman de Kinshasa- a été absorbée par African Equities. La holding vaut désormais 57 millions d’euros.

Dernière manœuvre du prétendant au titre de « manager de l’année » : ramener ce trésor de guerre, largement constitué en RDC, sur le sol belge. C’est chose faite depuis mars 2020, date à laquelle African Equities est revenue à Wavre, dans le fief familial du Brabant wallon. Ce transfert vers la Belgique « s’est réalisé en toute transparence sans avoir dissimulé le moindre actif ou la moindre écriture », assure Philippe de Moerloose.

<div class="m-em-image">

Villa moderne de Philippe Moerloose située sur un domaine de 13 600 mètres carrés, niché au milieu d’un parcours de golf très sélect, dans la commune de Grez-Doiceau.
Villa moderne de Philippe Moerloose située sur un domaine de 13 600 mètres carrés, niché au milieu d’un parcours de golf très sélect, dans la commune de Grez-Doiceau. © Google Earth
    </div>C’est également dans la région que se trouve, depuis plusieurs années, son QG belge : une immense villa moderne située sur un domaine de 13 600 mètres carrés, niché au milieu d’un parcours de golf très sélect, dans la commune de Grez-Doiceau.

 

Interrogé, Philippe Moerloose n’a pas souhaité nous indiquer dans quel pays il est ou a été résident fiscal. Ces dernières années, il était domicilié au Congo, à quelques pas de son hôtel Pullman. Même lorsque toute sa famille était domiciliée à Wavre, en 2009, l’entrepreneur vivait officiellement en RDC, selon le Journal officiel congolais. De Moerloose ne précise pas où il payait ses impôts sur le revenu.

Kinshasa, dit-il, était le « hub africain » à partir duquel il se rendait dans d’autres pays. L’année dernière, De Tijd a écrit qu’en raison de la pandémie de coronavirus, il était resté bloqué « dans sa base belge près de Wavre » pendant six mois. Ce n’est qu’en janvier de cette année que De Moerloose a officiellement transféré son domicile en Belgique.

<div class="m-em-image">

La ville de Philippe Moerloose dans la station balnéaire espagnole de Xavi.
La ville de Philippe Moerloose dans la station balnéaire espagnole de Xavi. © Google Earth
    </div>L’entrepreneur possède aussi l'une des plus belles et des plus grandes villas de la station balnéaire espagnole de Xavi -où deux piscines à débordement donnent sur la baie- et deux yachts, dont il s’est séparé récemment. Le premier, le <em>Karavia</em>, a été vendu l'année dernière pour deux millions d'euros. Le second, le <em>Sokny</em> (enregistré sur l'île de Jersey, paradis fiscal britannique), est toujours en vente. Son prix : 6,9 millions d'euros.

 

Interrogé sur ces activités offshore, Philippe de Moerloose met en avant les changements de domiciliation intervenus ces dernières années : African Equities, comme plusieurs autres de ses entreprises, est désormais une société « de droit belge, fiscalisée en Belgique », dont les « comptes annuels sont audités par des sociétés de réputation internationale » et les « comptes annuels disponibles au grand public ».

Il reconnait avoir été, « à titre personnel », « bénéficiaire économique » de sociétés basées aux îles Vierges britanniques, mais ces dernières sont « soit liquidées soit en cours de migration vers la Belgique ». L’entrepreneur admet enfin disposer de « structures » à l’île Maurice, qui « outre son environnement fiscal spécifique » lui permet d’avoir accès à « une offre d’une main d’œuvre qualifiée et bilingue ».

Concernant les marchés remportés avec l’État congolais, il indique enfin que « l’ensemble de [s]es sociétés commerciales a strictement respecté toutes les procédures applicables en matière de passation de marchés publics ».

► À lire aussi : Congo Hold-up: Sud Oil, la siphonneuse du premier cercle de Joseph Kabila

            </div>
Total
11
Shares
Related Posts
%d blogueurs aiment cette page :