Déboulonnage de statues, manifestations antiracistes : « Ce qui est en train de se jouer est un acte libérateur »

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Le 10 juin 2020 à Bruxelles, la statue de Léopold II vandalisée. Le roi des Belges colonisa le Congo à la fin du XIXe siècle et en fit en grande partie sa propriété personnelle. Il fit administrer le Congo avec une extrême violence entre 1882 et 1908 pour en exploiter, notamment, le caoutchouc, grâce auquel il s’enrichit considérablement.

Le dramaturge et acteur rwandais Dorcy Rugamba s’apprêtait à monter sur la scène du Théâtre national Wallonie Bruxelles le 12 mars lorsque le gouvernement belge a annoncé l’interdiction de toute manifestation culturelle en pleine pandémie de Covid-19. Il devait interpréter sa nouvelle pièce, Les Restes suprêmes, sur la restitution des œuvres d’art africaines pillées lors de la colonisation. « Un pays qui restitue ces œuvres entame réellement sa sortie de l’aventure coloniale, explique-t-il au Monde Afrique. Mais la restitution seule ne suffira pas, il faudra également que les musées occidentaux changent leur discours sur ces œuvres, qui pendant longtemps ont été présentées comme des butins de guerre ou que l’on a dénaturées. »

Un travail de décolonisation des imaginaires qu’il perçoit déjà à l’œuvre, non seulement dans la remise en question de la statuaire coloniale qui orne les villes occidentales, mais aussi dans le fait que la plate-forme HBO Max aux Etats-Unis ait retiré le 9 juin le film Autant en emporte le vent, réalisé en 1939, qui offre une vision édulcorée de l’esclavage et stéréotypée des Noirs, pour y adjoindre deux semaines plus tard des vidéos expliquant le contexte dans lequel il a été tourné.

On assiste au même moment aux manifestations contre les violences policières et le racisme après la mort de George Floyd et au déboulonnage de statues d’hommes esclavagistes. Qu’est-ce qui lie ces deux mouvements ?

Dorcy Rugamba La mort de Floyd a été la goutte de sang qui a fait déborder le vase de la colère et a amplifié un mouvement qui existait déjà. Le mécontentement contre les violences policières déborde aussi sur d’autres terrains car les victimes savent depuis longtemps qu’elles sont la cible d’une idéologie qui structure les sociétés occidentales depuis la traite négrière. Cette idéologie, que d’aucuns appellent « white supremacy », n’est pas faite uniquement de pratiques, c’est aussi un récit et une série de représentations dont ces statues font partie.

Faut-il retirer cette statuaire ?

Selon moi, il ne faut pas déboulonner ces statues tant que l’histoire esclavagiste et coloniale ne sera pas correctement et largement enseignée en Europe comme en Afrique. On ne comprendra jamais l’Europe si l’on ne comprend pas que cette idéologie coloniale a perduré pendant très longtemps et que c’est ce substrat qui a servi de matrice à l’idéologie nazie, ainsi que l’ont démontré Césaire ou Hannah Arendt.

« On se libère de ses chaînes en commettant l’acte sacrilège de déboulonner les statues »

Ces monuments doivent changer de statut et passer d’objets de mémoire ou d’hommage à vestiges d’une époque. En fait, ce qui est en train de se jouer, c’est une appropriation de l’histoire, un acte psychologiquement libérateur. On se libère de ses chaînes en commettant l’acte sacrilège de déboulonner les statues. C’est ainsi que se déroulent les luttes d’émancipation.

En Afrique, le combat est-il le même ?

Une nouvelle génération interroge ces personnalités coloniales dans leur rapport à l’Afrique. De Gaulle, par exemple, c’est la guerre faite au parti de l’Union des populations du Cameroun (UPC) et des milliers de morts. Un Camerounais ne peut donc pas avoir la même vision de De Gaulle qu’un Français. Mais il y a une autre dimension importante. Certains de ces monuments ont été érigés après la colonisation, comme le mémorial Brazza voulu par Sassou-Nguesso. Beaucoup de jeunes font le lien entre ces hommages rendus par des dirigeants qu’ils estiment en service commandé pour l’ancienne métropole et le maintien de la Françafrique. Dans les pays francophones, cette question rejoint celle du franc CFA.

« Tintin au Congo », « Autant en emporte le vent »… l’art n’échappe pas à cette question. Que faire de ces œuvres ?

On ne peut pas donner des livres regorgeant de représentations simiesques des Noirs, comme Tintin au Congo, à de très jeunes esprits sans les faire accompagner d’une notice qui permettrait aux parents d’expliquer le contexte dans lequel l’ouvrage a été créé et comment certaines œuvres littéraires, picturales ou cinématographiques ont servi à populariser une idéologie raciste. La sacralisation de l’œuvre d’art comme quelque chose qu’on ne peut pas questionner, qui ne peut pas s’accompagner d’une notice est problématique. On oublie qu’on le fait déjà pour les films violents ou pornographiques. Ça n’attente en rien à la liberté de création. Mais, par ailleurs, on ne peut pas tout se permettre au nom de la liberté de création. Il y a des choses qui ne relèvent pas seulement de l’opinion mais du délit et du crime, comme la promotion de la pédophilie, par exemple.

Que pensez-vous de la fresque réalisée par Hervé Di Rosa à l’Assemblée nationale en France pour commémorer l’abolition de l’esclavage et qui reproduit une vision stéréotypée des Noirs ?

Pour véhiculer son idéologie, l’histoire coloniale a usé de certaines représentations. On n’a pas seulement dit que l’Africain était le chaînon manquant dans la chaîne de l’évolution, on l’a aussi portraituré. Il y a une tradition, tout un imaginaire qui a été créé et qui constitue des codes graphiques qui sont connus, exactement de la même manière que l’antisémitisme a créé toute une littérature et des caricatures. La permanence de ces images montre que cette histoire n’appartient pas au passé. Dans un lieu qui est celui de la démocratie, du peuple, on ne peut pas dire qu’il y a une licence poétique totale. Une fresque qui reproduirait les codes graphiques de l’antisémitisme serait impossible. Mais là, on fait la sourde oreille en prétendant que c’est innocent. Ça ne l’est pas du tout ! Il y a des associations d’idées, d’images, de pensées qui ont conduit à des drames, à l’idée d’une supériorité raciale et à des crimes contre l’humanité. Ça s’est fait avec les scientifiques mais aussi avec des peintres, des caricaturistes, des artistes, des sculpteurs.

Des artistes blancs s’emparant de questions coloniales ou de la souffrance noire ont pu être accusés d’appropriation culturelle. Qu’en pensez-vous ?

Les gens doivent pouvoir s’approprier les histoires des uns et des autres. Un artiste doit pouvoir être libre d’avoir de l’empathie et de se sentir interpellé par un dessein qui n’est pas le sien. Certains crimes sont appelés crimes contre l’humanité parce qu’ils sont une offense à l’humanité dans son ensemble. L’œuvre d’art permet de rendre compte de ces drames de telle manière qu’ils puissent instruire l’humanité dans son ensemble. Là réside le pouvoir d’évocation de l’art. C’est ce qui nous permet à tous de profiter de l’ensemble de l’expérience humaine. Ce qui fait la force de l’art, c’est justement ce pouvoir d’imagination qui permet à l’artiste de se mettre à la place de l’autre. Là-dessus, je partage les mots de l’un des plus anciens dramaturges africains, le poète latin d’origine berbère Térence : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » !

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