En Afrique du Sud, la galère des étrangers au temps du coronavirus

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Des personnes font la queue pour recevoir une aide alimentaire à Laudium, dans la banlieue sud-ouest de Pretoria, le 20 mai 2020.

Voilà sept ans qu’Antonio* a appris à réparer des chaussures pour envoyer de l’argent au Mozambique. Une fille de 8 mois et une femme qu’il ne voit pratiquement jamais l’attendent là-bas. Arrivé en Afrique du Sud en 2013, il pouvait gagner 5 000 rands (quelque 250 euros) par mois avant l’arrivée du Covid-19. Depuis, plus grand monde n’a de chaussures à faire réparer. La vieille basket qu’il s’applique à recoudre sur un trottoir de Soweto ce jour-là lui rapportera 25 rands (1,30 euro).

Antonio, 26 ans, n’arrive plus à payer le loyer, il peut tout juste acheter à manger. Les distributions alimentaires ? Ça ne lui a pas vraiment traversé l’esprit. Il sait qu’il n’y a rien pour lui dans les files d’attente, Antonio est un « étranger ».

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Il n’a pas tort. Fin mars, l’Afrique du Sud a entamé un confinement total d’un mois pour freiner la propagation du coronavirus. Le président Cyril Ramaphosa annonce des aides d’urgence mais, sur le terrain, les ONG constatent que les étrangers sont exclus des distributions alimentaires.

« En théorie, ceux qui ont des documents sud-africains peuvent y accéder, mais une bonne partie des migrants n’a pas de papiers. Les associations ne font pas de différence, le gouvernement si », explique le professeur Loren Landau, de l’African Center for Migration and Society, à Johannesburg.

Relations complexes avec ses immigrés

Parmi les 3,6 millions d’étrangers établis en Afrique du Sud selon le gouvernement, les sans-papiers qui vivent d’économie informelle, comme Antonio, voient leurs revenus s’évanouir. Les premières semaines, les associations ont peiné à les atteindre, alors que l’administration centralisait les distributions et éditait les listes de bénéficiaires.

On ignore combien de migrants illégaux vivent dans le pays mais, en 2019, 190 000 personnes étaient en attente de décision administrative, parfois depuis plusieurs années, selon un rapport d’Amnesty International. « Beaucoup devraient être en règle depuis longtemps. Les procédures sont parasitées par une xénophobie institutionnalisée », estime Sharon Ekambaram, du programme Réfugiés et migrants de Lawyers for Human Rights.

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L’Afrique du Sud entretient des relations complexes avec ses immigrés. Régulièrement, des vagues de violences xénophobes embrasent certains townships, comme en 2008 ou plus récemment en septembre 2019. Le discours politique envers les étrangers s’est durci, notent également les associations, et le Covid-19 n’a rien changé.

« Malgré ses appels à l’unité, le gouvernement n’a pas eu un mot pour les migrants depuis le début la crise », souligne Sharon Ekambaram. Les aides aux entreprises sont réservées aux Sud-Africains et le ministre des finances, Tito Mboweni, a fait savoir que « les gens qui approchent les banques ou le gouvernement pour obtenir de l’aide devront prouver que leur politique d’embauche donne la faveur aux Sud-Africains ».

Rejeter le dépistage de peur d’être expulsé

A l’annonce du confinement, la ministre du développement des petites entreprises avait également assuré que seuls les commerces sud-africains pourraient être considérés comme des « services essentiels ». Un vent de panique avait saisi les townships où les « Spaza Shops », ces petites épiceries indispensables au ravitaillement, sont fréquemment tenues par des étrangers.

Les régulations ont finalement autorisé les commerces à ouvrir sans distinction de nationalité mais, par endroits, les étrangers doivent composer avec la police qui monnaie les permis. Les demandeurs d’asile étaient également exclus, jusque-là, de l’aide de 350 rands (18 euros) accordée aux plus démunis pendant six mois. Un tribunal vient d’exiger qu’ils puissent en bénéficier.

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Sur le plan des soins, officiellement, la Constitution sud-africaine garantit l’accès de tous aux droits fondamentaux comme la santé ou l’éducation. Dans les faits, c’est souvent plus compliqué mais, « évidemment, face à une pandémie, vous ne vous rendez pas service en excluant certaines personnes », souligne Loren Landau.

Alors que l’Afrique du Sud vient de dépasser les 100 000 cas de Covid-19, « jusqu’ici, les campagnes de tests et de dépistage ont l’air de bien fonctionner, y compris pour les étrangers », rassure Jo Veary, spécialiste des questions de santé au sein de l’African Center for Migration and Society. « Notre crainte, c’est surtout que les gens ne se fassent pas dépister par peur d’être expulsés », complète Sharon Ekambaram, de Human Rights Lawyers. En vain, plusieurs organisations ont demandé une suspension des procédures pendant la crise.

Des morts suspectes d’étrangers

Se fondre dans le paysage, devenir invisible pour éviter de finir dans le centre de rétention de Lindela, à trente kilomètres de Johannesburg, ou de se faire dépouiller. La trouille qui ne quitte jamais les migrants illégaux a atteint des sommets quand des milliers de policiers et de soldats se sont déployés dans le pays afin de faire respecter le confinement.

« On a tout le temps peur mais, là, c’est devenu ingérable », raconte Junia*, 19 ans, arrivé du Zimbabwe il y a un an. Il y a quelques semaines, les forces de l’ordre ont fait une descente dans le quartier où il travaille. « Tous les étrangers qui n’avaient pas de papiers ont été arrêtés », dit-il. Lui est passé entre les mailles grâce à son passeport.

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Aucune flambée de violence ne s’est abattue sur les étrangers depuis le début de la crise, mais l’association Xenowatch s’interroge sur la mort de plusieurs Somaliens ces derniers jours, au Cap. Le 8 juin, un commerçant a été tué dans sa boutique du township de Philippi sans que rien ne soit volé dans le magasin. Une semaine plus tard, deux Somaliens et leurs employés malawites se font tirer dessus à leur tour à Strand. Les deux propriétaires sont morts.

« Il pourrait s’agir d’avertissements. Les gangs demandent aux Somaliens de payer pour leur protection, d’après la communauté », explique Silindile Mlilo, qui travaille sur le sujet pour Xenowatch. « La police enquête sur le mobile de ces attaques. A ce stade, nous préférons éviter les spéculations », précise la brigadière Novela Potelwa.

Mohammed Maalin, l’un des leaders de la communauté, assure qu’au moins l’un des commerçants tués aurait refusé le chantage. L’homme tient le compte des décès. Depuis début mars, cinq Somaliens sont morts du Covid-19 et huit ont perdu la vie dans des fusillades, assure-t-il.

*Les prénoms des migrants ont été changés.

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