En Centrafrique, la délicate sensibilisation des Pygmées face au coronavirus

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De jeunes Bayaka en forêt à Bayanga, dans l’extrême sud-ouest de la Centrafrique, le 13 mars 2020.

Traverser la Lobaye, dans le sud-ouest de la Centrafrique, c’est sillonner la forêt dense, un paysage d’arbres immenses et de lianes, à peine troué ça et là par l’activité humaine. Le Covid-19 s’y est faufilé à la mi-mars, vraisemblablement apporté par un prêtre italien de 74 ans qui revenait d’Europe. Il a été le premier cas de contamination détecté dans le pays. Depuis, la pandémie a progressé dans le pays et on compte, au 26 juin, 3 244 cas positifs et 40 morts.

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Pour le moment, l’épidémie semble avoir épargné les quelque 15 000 Pygmées Bayaka qui vivent, pour la plupart, dans la Lobaye. Mais la situation de ces populations marginalisées et semi-nomades inquiète. Comme le rappelle Emmanuel Nakoune, le directeur scientifique de l’Institut Pasteur de Bangui, « les principales maladies qui affectent en temps normal les Pygmées sont des pneumopathies causées par le froid et l’humidité en forêt. Ça ressemble aux troubles respiratoires que peuvent causer la grippe ou le Covid-19. Si une infection virale s’y ajoutait, ça risquerait d’être un gros problème ».

Une crainte d’autant plus justifiée que la chauve-souris ou le pangolin, deux espèces traditionnellement chassées par les Pygmées, ont été pointés du doigt comme de potentiels réservoirs du coronavirus. « Quand nous allons faire des enquêtes, il y a des enfants de 4 à 5 ans qui vont à la chasse et ont vraiment des activités d’adultes. Cela veut dire que, très tôt, ils peuvent être au contact des différents pathogènes », souligne le scientifique.

Un plan de sensibilisation des populations

C’est justement pour protéger les Bayaka d’une éventuelle contamination que la Fondation Fairmed s’active depuis le début de la crise. Coordonnateur de projet au sein de l’organisation, Séverin Ndépété a monté en urgence un plan de sensibilisation des populations de la région aux questions sanitaires. Une prise en charge entravée par l’éloignement des villages et le nombre important de campements isolés à l’intérieur de la forêt, où les Pygmées se procurent leurs moyens de subsistance (chenilles, champignons, petit gibier, etc.).

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Outre la fourniture de matériel d’hygiène, Séverin Ndépété et son équipe ont dû élaborer un dispositif pédagogique à base d’iconographie et de recommandations orales en langue vernaculaire, les populations autochtones n’étant que très peu alphabétisées. Il faut, en plus, « que ce travail soit fait par des gens qui soient connus par les autochtones pour qu’ils puissent leur faire confiance. Sinon, ils vont continuer à vivre comme ils ont toujours vécu », souligne Saint-Jérome Sitamon, le président de la Maison de l’enfant et de la femme pygmées, une ONG nationale qui lutte pour les droits des populations pygmées en Centrafrique. Une structure étrangère trop pressée courrait à l’échec.

Présente dans le pays depuis 1959, la Fondation Fairmed a l’avantage de bien connaître les communautés locales. Depuis 2010, elle mène un projet de dépistage et de soin dans la Lobaye, particulièrement pour ce qui concerne les maladies tropicales négligées. « Au mois d’août 2019, nous avons eu une épidémie de variole du singe dans la zone, rappelle Séverin Ndépété. Et cette épidémie touchait majoritairement la population bayaka. »

Des surprises épidémiologiques

La fondation, qui travaille avec les Bantous et les Pygmées, a recruté et formé des animateurs dans chacune des deux communautés, parfois loin à l’intérieur du massif forestier. Une tâche ardue : souvent les Bayaka « vivent toujours dans la promiscuité, parfois à huit dans une hutte au sein des campements. Nourriture, boisson, tout est consommé ensemble dans les mêmes récipients, poursuit Séverin Ndépété. C’est difficile pour eux de se protéger, d’avoir accès à l’eau pour se laver. » Fairmed a également développé un système de ticket de santé, qui permet à une personne de la communauté touchée de se soigner gratuitement.

Mais les Bayaka ont tendance à privilégier la médecine traditionnelle, une pratique « qui retarde parfois la prise en charge ou l’hospitalisation », regrette Séverin Ndépété, même si cette pharmacopée est respectée en Centrafrique, y compris au sein des communautés bantoues voisines.

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« Ils ont des racines ou des feuilles, qu’ils mâchent ou font bouillir. Et même lorsqu’ils sont dans les formations sanitaires, où on leur donne des comprimés, la famille n’est jamais loin, qui prépare des potions, qu’ils associent à leur traitement », observe Emmanuel Nakoune, de l’Institut Pasteur de Bangui.

S’il insiste sur la nécessité de poursuivre ces activités de sensibilisation, le scientifique note que ces populations peuvent être surprenantes d’un point de vue épidémiologique. « Une étude publiée dans les années 2000 montre que 13 à 13,5 % des Pygmées présentaient des anticorps à Ebola. D’autres études plus récentes, mais non publiées, voient ces taux monter à 65, voire 70 %. » Or la Centrafrique n’a jamais connu un cas déclaré d’Ebola sur son territoire. Cette particularité peut-elle se vérifier avec le coronavirus ?

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« Nous savons qu’il y a une immunité croisée entre la rougeole et le coronavirus, rappelle Emmanuel Nakoune. Or, les cas de rougeole dans la population pygmée sont très rares, même s’ils ne sont pas vaccinés. Ce qui laisse supposer qu’ils ont développé des anticorps. Et si on arrive à mener une enquête de prévalence pour prouver cela, ça expliquerait aussi pourquoi il y a peu ou pas de cas de coronavirus parmi les Bayaka. Cela pourrait faire l’objet d’une très belle étude. »

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