En Côte d’Ivoire, la vieille garde ne veut rien lâcher

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Le premier ministre ivoirien Amadou Gon Coulibaly (à gauche) en compagnie du chef de l’Etat Alassane Ouattara, à Abidjan, le 2 juillet 2020.

Il s’était envolé, le 2 mai, pour Paris afin d’y subir un simple « contrôle médical », alors que les frontières ivoiriennes et françaises étaient fermées en raison de la pandémie de coronavirus. Les soins, prévus pour « quelques semaines », ont duré deux mois. Le 2 juillet, enfin, le premier ministre Amadou Gon Coulibaly foulait à nouveau le tarmac de l’aéroport d’Abidjan.

Passées les salutations « coude à coude » aux membres du gouvernement présents à sa descente d’avion et les déclarations d’affection à son mentor, Alassane Ouattara, qui, dit-il, l’a « appelé tous les jours matin et soir pour [s’]enquérir de [son] état de santé et donner les nouvelles du pays », Amadou Gon Coulibaly s’est dit prêt à « prendre [s]a place aux côtés du président ». Il aurait pu ajouter, avec un brin d’effronterie, qu’il espérait bien prendre sous peu la place du chef de l’Etat, tout court.

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Dans moins de quatre mois, le 31 octobre selon le calendrier électoral, se jouera en Côte d’Ivoire un scrutin présidentiel dont le premier ministre est l’un des favoris. L’élection s’annonce incertaine, mais il y a peu de chance qu’elle fasse souffler un vent nouveau : les quatre principaux candidats, s’ils ne se sont pas tous déclarés, résument à eux seuls plus d’un quart de siècle de tensions politiques dans le pays.

Pas encore officiellement investi, Amadou Gon Coulibaly a été désigné comme son successeur par Alassane Ouattara depuis que ce dernier a annoncé le 5 mars qu’il ne briguera pas de troisième mandat. Si, même parmi ses opposants, on salue ses qualités de technicien, sa longue absence pour raison de santé a ravivé les interrogations sur ses capacités physiques.

« L’obligation d’être candidat »

Transplanté cardiaque en 2012, le premier ministre s’est fait poser un stent durant les premiers jours de son évacuation en France, avant de subir début juin une seconde hospitalisation à la Pitié Salpêtrière, à Paris. Pendant toute la durée de son évacuation, sa santé fait l’objet de toutes les spéculations, laissant même envisager un retour en selle d’Alassane Ouattara.

« Si Gon Coulibaly était inapte, Ouattara n’aurait pas d’autre choix que de se porter candidat car il n’y a pas de plan B. Cette question est jusqu’ici restée taboue du fait que le président a clairement montré sa volonté de départ et indiqué qui était son choix pour lui succéder », relate un observateur étranger.

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La question de la santé d’Amadou Gon Coulibaly, âgé de seulement 61 ans, apparaîtra inévitablement en filigrane dans la campagne, mais ce n’est pas son principal rival qui viendra se pencher sur l’état de ses artères. A 86 ans, Henri Konan Bédié a accepté de faire « don de [sa] personne » pour briguer la candidature du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). « Une mission de salut public », dit-il, qui lui impose « l’obligation d’être candidat » lors de la convention qui permettra de désigner la personnalité qui concourra pour l’ancien parti unique. Une simple formalité, le seul adversaire en lice ayant déjà été disqualifié.

« Les vexations de la présidence »

La jeune garde du PDCI devra encore attendre pour incarner la relève dans les urnes. Le « sphinx de Daoukro » entend toujours prendre sa revanche sur l’histoire qui, un jour de réveillon de Noël 1999, l’a chassé sans égard du palais présidentiel. Depuis ce coup d’Etat, celui qui succéda à Félix Houphouët-Boigny n’a jamais réellement fait le deuil du pouvoir.

Longtemps louée, l’alliance électorale conclue en 2010 puis en 2015 avec Alassane Ouattara est désormais dénoncée comme un marché de dupes. « Les vexations de la présidence – qui selon ses dires lui aurait promis de soutenir le PDCI à la présidentielle de 2020 –, les trahisons des cadres qui ont été débauchés par le pouvoir et les tentatives de dissolution du parti sous couvert de formation d’un parti unifié l’ont remobilisé », assure l’un des lieutenants de Bédié.

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En l’état actuel, la candidature de l’ancien président apparaît surtout comme une entreprise de restauration d’un passé idéalisé. Mais la science des alliances politiques en Côte d’ivoire réclame une bonne dose d’amnésie : pour mener la reconquête, Henri Konan Bédié tente depuis plus d’un an de s’adjoindre le soutien de celui qu’il jugeait, il y a quelques années, « indigne » de diriger le pays.

Depuis son acquittement en première instance par les juges de la Cour pénale internationale (CPI) en janvier 2019, Laurent Gbagbo est en effet courtisé par ses anciens ennemis du PDCI. Attendu comme un sauveur par ses partisans les plus déterminés, il est à nouveau craint par un pouvoir qui redoute la force d’attraction que peut encore représenter l’ancien chef de l’Etat durant une campagne électorale.

« Une injustice plutôt qu’un désordre »

Mais quelles sont, à 75 ans et après plus de sept années passées en détention, ses intentions ? Reprendre un pouvoir qu’il prétend avoir perdu pour avoir refusé de se plier au « diktat de la France » ? Aider les ennemis de ses ennemis à faire chuter le régime actuel ? Réorganiser son parti divisé entre une branche qui lui a juré fidélité et une autre suspectée d’être téléguidée par le pouvoir ?

« Nous avons encore le temps. Le code électoral mentionne que les candidatures doivent être déposées soixante jours avant le scrutin. Mais pour que Laurent Gbagbo soit candidat, il faudra déjà que lui-même le décide » admet Franck Anderson Kouassi, le porte-parole du Front populaire ivoirien (FPI).

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Si les sollicitations ne manquent pas pour celui qui s’est installé à Bruxelles après sa sortie de prison, son retour à Abidjan en vue de participer au scrutin paraît aujourd’hui compromis. Laurent Gbagbo a demandé par l’intermédiaire du greffe de la CPI à rentrer en Côte d’Ivoire. Sa requête, transmise le 10 juin, est jusqu’ici restée lettre morte.

Outre que la procureure de la CPI a fait appel de son acquittement, retardant encore l’épilogue judiciaire de son affaire, les autorités ivoiriennes ne semblent pas pressées d’accueillir un hôte aussi encombrant, condamné en 2018 à vingt ans de prison pour le « braquage » de l’agence nationale de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

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Lui aussi condamné par la justice ivoirienne à vingt ans de prison, assortis ici de cinq ans d’inéligibilité, dans un procès qui avait tout d’un règlement de compte politique, Guillaume Soro aurait aimé incarner le renouvellement. Reste qu’à 48 ans, il est déjà une pièce largement usée sur l’échiquier politique ivoirien. Depuis vingt-cinq ans, l’ancien chef rebelle est passé de Laurent Gbagbo à Alassane Ouattara pour se rapprocher aujourd’hui d’Henri Konan Bédié.

Depuis son divorce avec le pouvoir actuel, son étoile a pali, des très proches se sont éloignés, plusieurs cadres de son mouvement dont quatre députés ont été arrêtés en décembre. Exilé à Paris, il peut méditer sur le fait que la traversée du désert est une étape obligée de l’élection ivoirienne. A l’exception de l’intermède putschiste de Robert Gueï (1999-2000), les trois derniers présidents de la Côte d’Ivoire ont connu le chemin de l’exil avant d’être portés à la tête de l’Etat.

Pour sa sortie, Alassane Ouattara, lui, semble s’en tenir à une ligne de conduite simple : protéger à tout prix son dauphin en reprenant à son compte une citation de Goethe abondamment utilisée par Félix Houphouêt-Boigny : « Mieux vaut une injustice qu’un désordre. »

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