« Exterminez toutes ces brutes »: Raoul Peck retrace l’histoire de la conquête coloniale et du racisme

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Raoul Peck est de retour avec un documentaire en 4 parties sondant l’histoire des migrations et des conquêtes européennes et américaines depuis 700 ans. Le documentaire Exterminez toutes les brutes*** est à voir sur Arte à 20 h 50 et sur arte.tv jusqu’au 31 mai 2022.

Dissiper les mirages faussement réconfortants, arrêter l’hypocrisie des « nobles desseins », regarder la réalité bien en face. C’est l’objectif du nouveau documentaire de Raoul Peck, réflexion qui s’inscrit dans la droite ligne de celle initiée en 2016 autour de l’œuvre de l’écrivain afro-américain James Baldwin, auteur de Je ne suis pas votre nègre. « Aucune conquête n’avait pour but premier d’apporter la civilisation ou d’étendre le territoire de la chrétienté« , rappelle le cinéaste d’origine haïtienne qui a passé une partie de son enfance en République démocratique du Congo. Il a toujours et d’abord été question d’accaparer des terres et des richesses au détriment des populations déjà présentes sur le territoire visé. En les réduisant en esclavage ou en les exterminant au passage.

La force de la justification a posteriori

« Exterminez toutes ces brutes ! » La formule est née sous la plume de l’écrivain Joseph Conrad dont l’un des personnages a pour double objectif de justifier et d’encourager la violence. Puisque l’on « se retrouve face à des brutes, des sauvages, des hommes réputés inférieurs », toute violence future est justifiée et devient donc acceptable. « On est alors bien loin de l’humanisme, de la démocratie et de l’Etat-Providence de l’Europe. Une réalité qu’on préfère oublier » souligne Raoul Peck.

Cette réalité, sordide, qui se cache derrière cette expression guerrière, a très facilement essaimé à travers les siècles et les continents. Le cinéaste observe cette mécanique à l’œuvre en Afrique, aux États-Unis, mais aussi en Europe, à travers les massacres de masse et les génocides qui ont ensanglanté les siècles. « Le monde occidental a été propulsé sur un chemin de cupidité et de destruction ».

Pour démonter cette tentative de justification a posteriori, le réalisateur remonte le fil de l’Histoire sur plus de 700 ans, démontrant comment les récits biaisés d’hier ont modelé et continuent à façonner les esprits d’aujourd’hui. S’appuyant sur les travaux circonstanciés de l’historien Sven Lindqvist, Raoul Peck s’enfonce au cœur des ténèbres civilisationnelles jusqu’au Moyen Âge, qui vit la chrétienté justifier ses attaques contre les Maures au nom de la religion.
La force de ce documentaire en quatre parties est de montrer que rien n’a fondamentalement changé depuis. Les agissements diffèrent peu et la justification reste invariablement la même. Il s’agit toujours d’explorer ou de libérer des territoires et de les « ramener vers la lumière » (sic). Objectif rendu possible par un certain « racisme ordinaire ».

Mariant images d’archives, photographies d’époque, recours à l’animation et à l’infographie, paroles d’historiens et d’experts, mais aussi docu-fiction, le documentaire multiplie les sources pour asseoir son propos et assurer la qualité de sa démonstration. Portées par le comédien Josh Hartnett (Pearl Harbor) les séquences scénarisées permettent d’entrer au cœur des tensions et situations évoquées, au-delà des dates et des chiffres assourdissants.

Son but : pointer à la fois ce point de vue unique, européanocentrée, et cette réinvention du passé. « C’est l’idée du Nouveau Monde. Ils font comme si l’Histoire avant n’avait pas existé. La Grèce elle-même était liée à l’Égypte, plus qu’à l’Europe. Cette histoire a été totalement faussée dès le départ. » Comme le soulignait déjà l’historien sénégalais Cheikh Anta Diop.

La grande nouveauté de cette série documentaire réside dans sa narration entremêlée de souvenirs personnels qui éclairent la façon dont certains faits historiques, certaines « légendes nationales » devrait-on dire, ont été transmises à ce petit garçon né en Haïti, qui a grandi en partie au Congo et a ensuite beaucoup voyagé aux Etats-Unis et en Europe.

Carnet de route

Après l’œuvre de James Baldwin, I am not your negro, Raoul Peck vulgarise les travaux de trois historiens reconnus : le Suédois Sven Lindqvist (Exterminez toutes ces brutes ! Un voyage à la source des génocides, 2014), l’Américaine Roxanne Dunbar-Ortiz (Contre-histoire des Etats-Unis, 2018) et l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot. Dans Silencing the Past (1995), ce dernier déconstruit le récit dominant et rappelle cette vérité universelle: « La connaissance, c’est le pouvoir, mais l’Histoire est le fruit du pouvoir. Celui qui gagne à la fin décide du récit. »

Karin Tshidimba

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