Face à la désertification, faire revivre les terres perdues du Burkina Faso

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Pour faire reverdir le Sahel, l'association Terre Verte encourage la plantation des arbres au Burkina Faso depuis plus de trente ans.

Au début, on l’a pris pour le « fou du village ». Quand Seydou Ouedraogo a promis à ses voisins qu’il transformerait sa parcelle désertique en une grande forêt, le paysan se souvient encore du « impossible ! » qu’il a reçu en retour. Mais grâce à sa persévérance et à l’utilisation de techniques ancestrales, les arbres ont repoussé là où tous pensaient la terre trop aride. « Avec du travail et de la patience, on peut tout faire ! », insiste en souriant celui qu’à Kumnoogo, son village, on appelle encore « le jeune », en dépit de ses 64 ans.

A une cinquantaine de kilomètres au nord de la capitale, sa forêt de 9 hectares est devenue un modèle. Celui du combat d’un paysan persuadé de la « force régénératrice » de la nature contre l’avancée du désert. Erosion, appauvrissement des sols, faible pluviométrie… Au Burkina Faso, où plus de 80 % de la population vivent de l’agriculture et de l’élevage, la sécheresse progresse à pas de géant. Alors, pour contrer ses effets, le pays s’est engagé à restaurer 5 millions d’hectares de terres dégradées d’ici à 2030.

Dompter la latérite

Aujourd’hui, sa forêt a 10 ans et Seydou Ouedraogo la protège comme un écrin, un trésor fragile dont il connaît tous les secrets, chaque recoin, chaque plante. « Ça, c’est du néré, on fait le riz soumbala avec ses graines. Et là, de l’acacia, ça soigne le ventre », glisse-t-il, en langue moré, se faufilant entre les arbres, caressant leur écorce de ses mains rêches.

Dans son combat, il n’a rien lâché ; jamais perdu patience. D’abord, il lui a fallu deux ans pour commencer à dompter la latérite, cette roche rouge qui tapisse ce pays enclavé du Sahel. « La terre était si aride qu’elle n’arrivait même plus à absorber l’eau. Mes grands-parents disaient que plus rien ne pousserait ici. Même mes frères ont abandonné », raconte le paysan, qui a commencé seul, à l’aide d’une longue tige, par extraire un à un les cailloux du sol sableux.

Episode 1 Au Sahel, des arbres et des bêches pour lutter contre l’avancée du désert

En 2010, il entend parler de Tiipaalga (« nouvel arbre », en moré), une association qui lutte contre la désertification en formant et accompagnant les paysans. Seydou Ouedraogo découvre le zaï et les demi-lunes, ces techniques de récupération des terres qui passent par le creusement de trous et de cuvettes pour retenir l’eau de ruissellement. Autour de ses cultures, il construit des diguettes anti-érosion en pierre et des haies d’arbustes le long de son exploitation. « Les arbres ont un rôle régulateur, ils luttent contre l’érosion, protègent du vent et nourrissent le sol », explique Serge Zoubga, chargé de programme à Tiipaalga.

Peu à peu, au fil des saisons, la terre de Seydou Ouedraogo se régénère, revit. Des espèces d’arbres disparues du lieu recommencent à y pousser. Des manguiers, des karités et des tamariniers fleurissent au pied de ses plantations de céréales. « Avant je n’avais rien, maintenant je produis presque de tout, en me fatigant moins ! », résume, ravi, le cultivateur, devenu autosuffisant et qui engrange quelque 300 000 francs CFA de bénéfices par an (environ 460 euros) grâce à la vente de mil, de maïs, de haricots et aussi de miel.

Un tiers du territoire dégradé

Malgré cette réussite, le combat contre la désertification se poursuit au village de Kumnoogo, dans la région du Plateau-Central burkinabé. Sur ce bassin-versant, l’érosion et les « zipelés », les sols dégradés infertiles en moré, grignotent chaque jour un peu plus, comme une maladie qui s’installe. Et les pluies se font de plus en plus rares.

« Le barrage est à sec depuis deux mois, c’est pire chaque année », s’inquiète un habitant, guettant dans le ciel l’arrivée de la saison des pluies, normalement entre juin et septembre. S’ajoutent aussi « l’urbanisation et la pression démographique, qui appauvrissent les terres, la déforestation causée par la coupe du bois de chauffe par les ménages », souligne Sidnoma Abdoul Aziz Traoré, docteur en économie de l’environnement.

Au Burkina, un tiers du territoire, soit plus de 9 millions d’hectares de terres productives, est désormais dégradé, avec une progression estimée à 360 000 hectares en moyenne par an, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Un constat alarmant qui, en 2007, a poussé le pays, accompagné des dix Etats de la bande sahélo-saharienne, à lancer l’initiative d’une Grande Muraille verte, un ambitieux projet de reforestation de 7 000 kilomètres de long, de Dakar à Djibouti. Si l’idée initiale, controversée, d’une « barrière d’arbres » a depuis été revue en « une mosaïque de pratiques durables d’utilisation des terres », l’objectif reste celui de ses origines : atteindre la neutralité en termes de dégradation des terres.

Pour cela, le Burkina Faso devrait restaurer 5 millions d’hectares d’ici à 2030. Sur la zone d’intervention de la Grande Muraille verte, seuls 30 000 hectares ont pour l’heure été récupérés. « Il faudrait aller plus vite. Plus on attend, moins on agit, plus ce sera compliqué et onéreux par la suite », s’impatiente Adama Doulkom, le coordinateur burkinabé de l’initiative, qui travaille avec une vingtaine de partenaires, dont l’association Tiipaalga, dans 132 communes du pays.

Pour faire avancer plus vite le projet, l’agence nationale de la Grande Muraille verte du Burkina Faso a sollicité, en 2019, l’aide de la Suède pour accélérer la récupération des terres dégradées et augmenter la productivité agro-sylvo-pastorale. Ce projet « Beog Puuto », ou « champs de l’avenir », est mis en œuvre par un consortium d’ONG. L’objectif est de restaurer 30 % des terres dégradées dans sa zone d’intervention et, en cinq ans, de nourrir 350 000 personnes sur les espaces récupérés dans trente communes de quatre régions de la moitié nord du pays.

Mais les financements manquent et la détérioration de la situation sécuritaire freine l’avancée des projets. Au Nord, certains programmes sont à l’arrêt à cause des violences et de la fuite des populations. « Un cercle vicieux, regrette Adama Doulkom. Les déplacements aggravent la pression sur d’autres régions et accélèrent la désertification ici. »

« Renforcer la cohésion sociale »

Baisse des rendements, insécurité alimentaire, pénurie d’eau, migrations… Les conséquences de la dégradation des terres sont infinies dans ce pays où 92 % des ménages pauvres vivent en milieu rural. De plus en plus, la répartition des ressources cristallise les tensions entre les communautés, entre cultivateurs sédentaires et éleveurs nomades, mais également entre autochtones et migrants.

Les groupes armés exploitent les frustrations des populations pour s’implanter et recruter. Dans ce contexte, « la restauration des terres, le développement des zones délaissées doivent être vus comme des facteurs qui renforcent la cohésion sociale et la résilience des communautés », insiste Adama Doulkom.

Pour reproduire l’exemple du village de Kumnoogo, où le rendement des cultures a augmenté de 30 % depuis le début de l’intervention de Tiipaalga, en 2003, 80 cultivateurs ont été formés à la restauration des sols et ont réussi à faire reverdir leurs exploitations. Tous veulent reproduire la réussite de Seydou Ouedraogo.

« Il y a de la place pour tout le monde ! », se réjouit ce père de sept enfants qui, grâce à ses cultures, peut désormais les nourrir, payer « leurs études », « leur faire des cadeaux », même, raconte-t-il. « Quand j’étais pauvre, je pensais mourir jeune, je n’avais pas d’avenir. Cette forêt m’a rendu immortel », conclut-il, définitif.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec SOS SAHEL International France.

Reverdir le Sahel

Le Sahel n’a pas toujours été aussi aride qu’aujourd’hui. Pour reverdir cette bande de terre qui traverse l’Afrique d’est en ouest, les initiatives se multiplient depuis 2007. L’idée, née sur le continent, de construire une Grande Barrière verte, un mur d’arbre de 3 000 kilomètres, avance à son pas. Au fil des ans, des initiatives connexes se sont développées pour enrayer et prévenir la stérilité de ces terres brûlées par les effets du réchauffement climatique, empêcher le djihadisme de devenir une réponse à la misère paysanne et redonner de l’oxygène à cette zone où la population aura doublé d’ici à 2050. Le Monde Afrique, vous propose une série de quatre articles qui illustrent ces initiatives vertes.

Episode 1 Au Sahel, des arbres et des bêches pour lutter contre l’avancée du désert
Episode 2 Face à la désertification, faire revivre les terres perdues du Burkina Faso
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