Gérard Prunier: en Éthiopie, «il faut multilatéraliser le changement de régime»

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En Éthiopie, le 4 novembre 2020, les rebelles tigréens attaquaient une base de l’armée fédérale à Mékélé et déclenchaient la guerre. Un an plus tard, après bien des renversements de situation, les mêmes rebelles menacent de marcher sur la capitale. Va-t-on vers une nouvelle monopolisation du pouvoir par les Tigréens, comme il y a 30 ans ? Gérard Prunier, chercheur émérite au CNRS, a dirigé le Centre français des études éthiopiennes à Addis-Abeba. Il est l’invité de RFI.

RFI : Comment jugez-vous le rapport de forces aujourd’hui entre l’armée éthiopienne et les rebelles ?

Gérard Prunier :  Vous avez toujours les forces gouvernementales, mais on ne peut pas dire que c’est une armée nationale. Vous avez d’une part des milices Amhara, mais justement ce qui est probable, c’est que les rebelles attaquent Addis-Abeba en contournant ces lignes de défense Amhara qui sont fortes. Puis, il y a l’armée érythréenne qui est dans la guerre depuis le début et qui est du côté du gouvernement éthiopien. Le dictateur érythréen Issayas Afewerki a lui une armée encore puissante et probablement 300 000 hommes sur lesquels les deux tiers sont en Éthiopie pour se battre en soutien du gouvernement d’Abiy Ahmed. Or, ils ne se battent plus en soutien. Ils ont mis l’arme au pied et surtout ils se sont déployés sur des lignes de défense pour se protéger de deux choses. D’une part pour empêcher que l’armée rebelle tigréenne, avec maintenant de plus en plus d’auxiliaires venant d’autres groupes ethniques, aille jusqu’au Soudan. Pourquoi le Soudan ?  Parce qu’au Soudan, ces rebelles pourraient bénéficier d’une aide égyptienne, étant donné que les Egyptiens sont tout à fait contre le régime de monsieur Abiy Ahmed. Donc, l’armée érythréenne protège l’accès à la frontière soudanaise. D’autre part, au Nord, cette armée érythréenne est déployée aussi d’Est en Ouest pour protéger l’Érythrée elle-même.

Depuis mardi, c’est l’état d’urgence dans le pays, et notamment à Addis-Abeba, où les autorités demandent aux 5 millions d’habitants de se préparer à défendre la ville. Est-ce que vous pensez que les rebelles peuvent essayer de marcher sur Addis-Abeba ?

Oui. Certainement. Par contre, cette espèce de blanc-seing, qui a été donné aux autorités par rapport à une véritable légalité, est extrêmement dangereux. Cela veut dire qu’en gros, la police et des milices armées peuvent arrêter n’importe qui, n’importe quand, n’importe où.

C’est ce que permet la loi d’état d’urgence en effet et cela vous inquiète beaucoup ?

Oui. Parce que c’est un pays très violent, l’Éthiopie.

Est-ce qu’on peut faire un parallèle avec la prise d’Addis-Abeba par les rebelles en mai 1991, il y a tout juste 30 ans ?

Tout à fait. Et c’est d’ailleurs là que se situe le problème, parce que ces rebelles étaient largement des Tigréens, déjà à l’époque. Il y avait aussi les Oromos, il y avait aussi les milices de divers groupes ethniques, mais, quand les Tigréens qui étaient les plus dynamiques, les plus efficaces, ont pris le pouvoir, ils ne l’ont plus lâché. Ensuite, jusqu’à la mort de Meles Zenawi [Premier ministre éthiopien] en 2012, il y a eu une mainmise totale des Tigréens sur la vie politique éthiopienne. Et la situation qui s’esquisse à l’heure actuelle ressemble, je dirais presque comme une photocopie, à celle de 1991, parce que le chef des rebelles tigréens d’aujourd’hui est celui qui avait déjà conquis la ville en 1991 contre les communistes. C’est le même monsieur. Je le connais très bien, c’est le général Tsadkan Gäbrä Tensaé, qui a été longtemps chef d’état-major de l’armée éthiopienne, qui est maintenant le chef des rebelles. Mais il ne faut pas, si on veut que le futur de l‘Ethiopie aille dans le bon sens, refaire ce qui s’est passé en avril 1991, parce que les mêmes causes produisant les mêmes effets, on aboutira à la même chose, c’est-à-dire à la monopolisation du pouvoir par un groupe ethnique distinct. Et c’est ce qu’il ne faut pas. Surtout qu’après la mort naturelle de Meles Zenawi en 2012, tout le problème est venu justement d’un rejet populaire de cette domination tigréenne. Il ne faut donc pas recommencer. Et cela, je le sais très bien, parce que je m’en suis entretenu avec lui autrefois, le général Tsadkan [Gäbrä Tensaé] ne souhaite pas du tout refaire la même chose. Et il sait que, pour avoir une chance, il faut « multilatéraliser » le changement de régime. Si c’est échanger le régime actuel pour un régime tigréen modèle 91, ce n’est pas la peine de commencer. Cela aboutira au même résultat.

D’où votre idée qu’il faut une solution politique ?

Oui. Mais, d’abord, elle sera militaire. Cela se passera d’abord à coups de canon. Mais, quand on arrêtera de tirer les coups de canon, il faudra évidemment une solution politique. Et la solution politique, c’est d’ouvrir aux Oromos. Les Oromos doivent représenter entre 35 et 40% de la population éthiopienne.

L’émissaire américain pour la corne de l’Afrique Jeffrey Feltman demande aux rebelles du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) de ne pas marcher sur la capitale : « Nous nous opposons à tout mouvement rebelle vers Addis-Abeba ou à toute action visant à assiéger la capitale »…

C’est évidemment du baratin, parce que les Américains ne tolèrent plus des guerres à longue distance. Ce virage a commencé avec l’échec au Vietnam et l’effondrement récent en Afghanistan en est une illustration supplémentaire. Lancer une expédition en Éthiopie est totalement hors de question. Les Américains peuvent menacer tant qu’ils le veulent, les seules menaces qu’ils peuvent mettre à exécution sont de nature financière. Supposons qu’ils le fassent, ce n’est pas impossible, ce sera une mesure transitoire, surtout si les rebelles prenaient Addis-Abeba, personne n’aurait envie de les étrangler. Tout le monde aurait envie de les influencer, de discuter avec eux, d’obtenir le changement de certaines mesures, la création d’autres, mais pas de les étrangler. Ça, je n’y crois pas.

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