«Harka» au Festival de Cannes: Lotfy Nathan revisite la révolution tunisienne

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                Le réalisateur américain d’origine égyptienne Lotfy Nathan a présenté ce 19 mai son film <em>Harka</em> en sélection officielle au Festival de Cannes. C’est l’histoire d’un jeune homme, Ali, révolté face à la corruption et l’injustice omniprésentes dans son pays, la Tunisie. Une plongée dans la réalité tunisienne de ceux qui sont restés au pays, dix ans après la « révolution du jasmin » et le « printemps arabe ». Entretien.                </p><div readability="175.24282460137">

                <p><strong>RFI</strong> <strong>: Que veut dire «</strong> <strong>Harka</strong> <strong>»</strong> <strong>?</strong>

Lotfy Nathan : Harka a un double sens. En Tunisie, c’est l’argot pour désigner la migration illégale à travers la Méditerranée vers l’Europe. Et cela signifie aussi s’immoler.

Harka, est-ce le portrait et l’histoire d’un seul homme, Ali, ou de tout un pays, la Tunisie ?

Je m’en tiens à l’histoire d’un seul homme, Ali. C’est une façon plus flexible de raconter cette histoire. Elle reste tout le temps centrée sur un personnage, même si je pense qu’il représente un groupe beaucoup plus large. Tout reste en orbite autour d’Ali.

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Beaucoup de choses nous rappellent le printemps arabe qui avait commencé en Tunisie, en décembre 2010, après l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant, et la démission du président tunisien Ben Ali en janvier 2011. On retrouve dans votre film la corruption, la pauvreté, le chômage, la détresse, l’injustice et aussi le jeune vendeur ambulant. Votre film, aurait-il pu s’intituler aussi Dix ans après 2011 ?

Oui, cela serait un titre intéressant. Il aurait pu s’appeler ainsi…

La très grande différence entre votre film et le printemps arabe, c’est que votre protagoniste Ali reste pratiquement tout le temps seul à s’insurger et se révolter contre l’injustice omniprésente dans la société. Sinon, tout le monde fait avec et regarde ailleurs. Au début du film, vous racontez l’histoire d’un lac découvert en plein milieu d’un désert. Un conte. Un rêve. Un miracle. Sauf, à un moment, on découvre qu’il s’agit d’un gouffre, d’une mine de phosphore. Et l’eau empoisonnée devient toute noire. Avez-vous une explication pourquoi les gens continuent à nager dans ce lac ?

Non, je n’ai pas d’explication pour ça moi-même. Le film parle des rêves brisés et du besoin des gens de s’accrocher à une sorte d’aspiration. Sinon, ils n’auraient rien en quoi croire et nulle part où aller. C’est ce que le film met en évidence.  

Nous suivons le personnage d’Ali qui est contre cette société pourrie du haut en bas, qui a quitté sa famille, mais qui est bien obligé d’accepter lui aussi des emplois illégaux et de donner de l’argent aux policiers pour survivre. Au début, il est entièrement occupé avec lui-même et son rêve de quitter le pays pour chercher un meilleur avenir en Europe. Mais après la mort de son père, il s’occupe de ses deux petites sœurs et essaie de leur assurer un avenir. En revanche, il ne voit plus d’avenir pour lui-même. Appartient-il à une génération perdue ?

Oui, le film parle de cette génération perdue. L’histoire est faite pour montrer de manière accessible comment quelqu’un peut se retrouver à court de moyens et avoir un besoin désespéré. Le film parle de la réaction en chaîne qui en suit.

Vous êtes un cinéaste américain issu d’une famille égyptienne copte et né en Angleterre. Vous-même vous avez déclaré : « Je me suis toujours sentie un peu en dehors du monde arabe et du monde occidental. » Quand on voit la façon dont vous filmez les personnes (des acteurs locaux, non professionnels, à part le rôle principal interprété merveilleusement par Adam Bessa) et les travellings de votre caméra pour capter les paysages de la Tunisie, on ressent un grand amour pour les hommes et les femmes de ce pays. Quelle est votre relation avec la Tunisie ?

Nous avons passé beaucoup de temps à développer cette histoire en Tunisie, nous avons fait beaucoup de recherches. J’ai beaucoup aimé les gens rencontrés là-bas et les lieux, le cadre. Je le voyais comme un étranger. Je l’ai peut-être romancé. En faisant ces voyages, ces trajets en voiture jusqu’à la frontière libyenne, je pensais souvent à des westerns. Nous avons évoqué cet aspect dans le film. C’était une façon un peu fantaisiste et poétique d’aborder le sujet, de façon intuitive. J’ai fini par m’appuyer sur le fait que j’étais un outsider dans mes choix esthétiques. Mais je pense que c’est un mariage intéressant.

Pourquoi avez-vous choisi la Tunisie et non pas l’Égypte, le Maroc ou l’Algérie pour votre film ?

Tout est parti des origines de la révolution. Le point de départ était une petite ville tunisienne, Sidi Bouzid. On a pu filmer là où la révolution a commencé. Cela a toujours été mon objectif. Et peut-être cela vient aussi de mon expérience en tant que réalisateur de documentaires. J’avais besoin d’un endroit sur lequel me concentrer. D’avoir un repère quelque part pour faire le film.

C’est votre premier film de fiction. À un moment, la petite sœur d’Ali, qui est en train d’apprendre la langue, évoque une phrase en français : « Ne marche pas devant moi, je ne suivrai peut-être pas. Ne marche pas derrière moi, je ne te guiderai peut-être pas. Marche juste à côté de moi et sois mon ami. » Est-ce aussi votre fil conducteur pour filmer ?

Je pense que c’est une bonne devise, une devise plutôt saine. C’est d’Albert Camus. Pour le tournage, j’ai mis en pratique cette devise. C’était très collaboratif. Sinon, je n’aurais pas été capable de gérer ce film, déjà avec la barrière de la langue. Ce film, c’était beaucoup de marche à côté de l’autre.

Dans votre film documentaire de 2013, 12 O’Clock Boy, vous avez raconté l’histoire d’un gang à Baltimore, également dans un contexte de pauvreté et de désespoir pour de nombreuses personnes. Voyez-vous des parallèles entre la situation à Baltimore et en Tunisie ?

Il existe partout des parallèles. Ce qui est similaire, c’est cette forme abstraite de rébellion. Quand la société vous tire vers le bas. Pour moi, c’est un parallèle que j’ai découvert ici au Festival de Cannes, lorsque j’ai parlé du film aux gens ici.

C’est votre premier film et vous êtes déjà sélectionné dans la prestigieuse section Un certain regard à Cannes. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

C’est vraiment excitant, incroyable. Hier, j’ai vu Top Gun avec Tom Cruise. C’était génial.

Et pour votre film et votre carrière, qu’attendez-vous ?

J’essaie de ne rien attendre. Voyons ce qui va se passer. Avec un peu de chance, j’aurai l’opportunité de réaliser le projet de mon prochain film, un film d’horreur, et de l’amener ici.

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