« Il ne faut pas sous-estimer l’expérience des luttes pour l’égalité qui ont précédé les indépendances »

A l’Elysée, le 17 janvier 1961, le premier président ivoirien Félix Houphouët-Boigny est reçu par le président français Charles de Gaulle et Jacques Foccart, secrétaire général de l’Elysée aux affaires africaines et malgaches jusqu’en 1974.

Décryptage. La décolonisation de l’Afrique française apparaît souvent comme un faux-semblant, par opposition à ce qui s’est passé en Indochine et en Algérie. Dans les régions subsahariennes, l’indépendance semble en effet constituer une nouvelle étape de la mise en dépendance de l’Afrique occidentale française (AOF), de l’Afrique équatoriale française (AEF) et de Madagascar par l’ancienne métropole, si bien que l’on désigne par les termes de « néocolonialisme » et de « Françafrique » leurs relations après 1960.

Episode 1 « Il n’y a pas d’échec des indépendances : elles sont une victoire des colonisés sur les colonisateurs »

Toutefois, il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’expérience des luttes des Africains pour l’égalité et la citoyenneté entre 1945 et 1960. A la différence de l’Algérie et du Vietnam, ce sont en effet ces questions, plus que celle de l’indépendance politique, qui les mobilisent alors. La France le comprend d’ailleurs assez bien à la fin de la seconde guerre mondiale.

Sur la lancée de la conférence de Brazzaville de 1944, organisée par le Comité français de libération nationale (CFLN) sur le thème de l’avenir de l’empire colonial, elle essaie de passer d’une logique prédatrice des richesses et des hommes à une logique de développement. Elle crée en 1946 l’Union française, dans laquelle sont incorporées l’AOF, l’AEF et Madagascar.

« La Corrèze avant le Zambèze »

La part des territoires d’outre-mer dans le budget de la France passe de 5,1 % en 1949 à 9 % en 1952. L’Etat investit massivement en AOF et en AEF pour construire ponts, routes, écoles, hôpitaux… Les dépenses d’enseignement triplent. Le taux de scolarisation en AOF passe de 2,9 % en 1946 à 9,7 % en 1957. Le salaire de l’ouvrier est multiplié par 2,5 à Dakar et par 4 à Abidjan en dix ans. Des services publics de base se constituent. Un petit Etat-providence se crée pour la poignée de salariés africains.

Mais les besoins et les attentes des 60 millions d’habitants de l’Afrique française sont immenses, et le « développementisme » colonial est critiqué en France pour son coût – « la Corrèze avant le Zambèze » – sans pour autant sortir de la pauvreté ces territoires et ces populations. L’Union française avait-elle seulement pour but de prolonger la colonisation à un moment où les peuples aspiraient à la citoyenneté, à l’égalité et à l’indépendance ?

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Depuis les indépendances, la dette africaine subit les chocs financiers

Certes, l’égalité politique et sociale n’existe pas, et la France réprime terriblement l’insurrection malgache de 1947. Toutefois, ayant contribué à la victoire de 1945, les Africains obtiennent la citoyenneté à travers le droit de vote aux élections législatives, sans qu’il ait cependant la même capacité politique que celui des Français. Seuls peuvent voter les notables « évolués », les titulaires de décorations, fonctionnaires, militaires, commerçants, planteurs, chefs… En 1946, ils élisent pour la première fois des députés à l’Assemblée nationale, comme les Sénégalais Lamine Gueye et Léopold Sédar Senghor ou l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny – ce dernier est ministre d’Etat dans quatre gouvernements successifs –, ce qui fait émerger une élite africaine à laquelle la France transmet le pouvoir progressivement.

Il vous reste 51.08% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Total
1
Shares

Laisser un commentaire

Related Posts
%d blogueurs aiment cette page :