« Il n’y a pas d’échec des indépendances : elles sont une victoire des colonisés sur les colonisateurs »

Le 8 mars 1961 à l’Elysée, à Paris, entourant le président français Charles de Gaulle : le président du Parlement ivoirien Philippe Yace, puis les présidents du Niger, Hamani Diori ; de la Haute-Volta (futur Burkina) Maurice Yameogo ; de la Côte d’Ivoire Félix Houphouët-Boigny ; et du Dahomey (futur Bénin) Hubert Maga.

Seloua Luste Boulbina est une philosophe algéro-française. Elle travaille sur les questions coloniales et postcoloniales dans leurs aspects politiques, intellectuels et artistiques. Elle a été attachée scientifique pour la recherche à l’Institut Pierre-Mendès-France (1989-1992), maîtresse de conférences à Sciences-Po Paris (1990-2005), directrice de programme au Collège international de philosophie (2010-2016), à Paris.

Seloua Luste Boulbina a notamment publié L’Afrique et ses fantômes. Ecrire l’après (Présence africaine, 2015) et Les Miroirs vagabonds ou la Décolonisation des savoirs (Les Presses du réel, 2018). Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie (2008) a été réédité en 2020 aux Presses du réel.

Que signifie pour vous le terme de « décolonisation » ?

Seloua Luste Boulbina La décolonisation, généralement confondue avec la lutte pour les indépendances, est censée se terminer avec elles. Certaines indépendances ont été sanglantes comme en Algérie, au Cameroun ou en Angola par exemple, mais la tutelle coloniale en Afrique s’est parfois transformée et maintenue, comme c’est le cas avec la Françafrique.

La sortie de la colonie va donc bien au-delà de la date des indépendances. L’hégémonie conservée des anciennes métropoles coloniales rend cette indépendance difficile. Dès lors, la décolonisation n’est pas une « période historique », elle ne se réduit pas à la souveraineté, c’est-à-dire à l’indépendance politique formelle. Elle inclut aussi l’indépendance économique, sociale et culturelle.

Comment s’est manifesté l’enthousiasme démocratique du temps des indépendances ?

Il y a bien eu un enthousiasme lors des indépendances, d’autant plus important qu’il a été continental. Je ne suis pas sûre qu’on puisse le qualifier de « démocratique ». Nous savons bien que ce sont des régimes autoritaires qui se sont établis aux lendemains des indépendances. C’est notamment la conséquence de l’empêchement de toute pratique démocratique à l’intérieur des colonies. La colonie est le règne de l’autoritarisme, de la confusion du militaire et du civil, de l’absence de droits des colonisés. L’indépendance se fonde sur la notion d’Etat-nation – non d’Etat de droit, ni de démocratie comme modèle de gouvernement possible – à l’intérieur des anciennes frontières coloniales. La concentration du pouvoir est apparue aux dirigeants comme un gage d’efficacité politique et une nécessité. La concussion [la corruption pratiquée par un fonctionnaire] s’est généralisée par confusion des sphères de la vie économique, sociale et politique.

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