« Le tampon vert, tu partais en France. Le rouge, tu retournais au bled » : sur la piste de Félix Mora, l’homme qui a embauché des milliers de Marocains pour les mines françaises

Félix Mora, au centre, avec la cigarette dans la main, dans les années 70 ? COLLECTION MEDHI LALLAOUI
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Publié aujourd’hui à 02h09, mis à jour à 11h52

Une DS à sirène s’arrête net sur une piste de sable, dans le sud du Haut Atlas marocain. Elle laisse derrière elle un nuage de poussière. Sur la place du village, parfois sur un simple terrain vague à l’écart du douar, des centaines de jeunes hommes patientent en rang, torse nu, leur chemise à la main. Prévenus par le crieur ou le caïd (le chef de village), ils attendent Félix Mora, « Mogha », comme ils disent en « berbérisant » son nom. Un Français, un petit homme trapu au teint hâlé et au cheveu corbeau, chef de la main-d’œuvre des Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais.

« Mogha va venir lundi… », « Mogha arrive jeudi… » La scène se répète durant une vingtaine d’années, entre le début des années 1960 et la fin des années 1970. A chaque fois, la nouvelle prend corps en amont, le matin au marché, puis vole de vallée en vallée avec le chergui, ce sirocco venu du Sahara. Le bouche-à-oreille fait le reste. Taliouine et Aoulouz, Ouarzazate et Tiznit… Deux semaines avant son arrivée, le chœur gagne la région. « L’homme de la mine, celui qui fait partir les gens en France, il est là ! »

Certains ont parcouru plus de cent kilomètres, à pied ou à dos d’âne, gravissant les collines, sautant sur la route à bord d’un camion de marchandises, d’un taxi collectif ou d’une vieille Peugeot. Quand l’agent recruteur des houillères commence son passage en revue, les jeunes bergers ou paysans patientent parfois depuis plusieurs heures sous le soleil – une manière de tester leur endurance. « J’ai regardé dans le blanc des yeux un million de candidats marocains au moins », confiait-il à Antenne 2 en 1989, six ans avant sa mort.

Félix Mora est un Français pur sucre, né en 1926 près de Lille, à plus de 3 000 kilomètres de ces villages enclavés. Il est chargé de ramener dans le nord de la France des hommes du sud du Maroc. En 1963, sept ans après la fin du protectorat, les deux pays ont signé une convention de main-d’œuvre pour faciliter la venue de travailleurs prêts à descendre à mille mètres sous terre contre des contrats temporaires. Aidé de quelques employés français et de fonctionnaires marocains, Mora offre le ticket pour « la France », ce pays de cocagne où l’on gagne au moins dix fois mieux sa vie.

Un ch’ti en DS

En 1999, dans La Mémoire confisquée (Septentrion), un ouvrage consacré aux mineurs marocains du Nord, la démographe Marie Cegarra chiffrait à « 78 000 » les Marocains recrutés par Mora. Depuis Agadir, le géographe Mohamed Charef, spécialiste des immigrations, parle, lui, de « 80 000 et 120 000 recrues », additionnant les embauches des bassins miniers du Nord, durant les années 1960, et celles de Lorraine, dans la décennie suivante. Félix Mora ne figure pourtant dans aucun manuel d’histoire générale. Entretenant le mystère, sa veuve refuse d’ouvrir aux chercheurs les archives familiales, craignant de voir l’air du temps ternir l’image de son mari.

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