Le Tchad apporte sa pierre à la Grande Muraille verte avec ses acacias

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Des acacias dans le désert de la bande sahélo-saharienne, le 9 novembre 2011.

Il est un peu tôt pour en être sûr, mais Hassan Adano s’en réjouit déjà. « Grâce à la pluie, la récolte de sève sera bonne cette année », observe le paysan, qui connaît bien ses arbres. Installé non loin de Mongo, dans la province du Guéra, dans le sud du pays, l’homme attend de voir couler la précieuse sève de ses acacias. La gomme arabique, qu’il récolte chaque année, c’est un peu son miel, à lui qui cultive d’abord sorgho et mil. C’est dans les années 2000 que ce fermier, la quarantaine alors, se laisse séduire par l’idée de planter quelques acacias sur sa parcelle, en complément de ses cultures habituelles. Une petite révolution.

Au Tchad, jusqu’alors, on ne cultive pas l’acacia. On se contente de récolter la sève des arbres sauvages. Les acacias Sénégal et seyal, communément appelé kitir et talha, sont les deux premières variétés productrices de gomme arabique et apprécient le climat saharien. De temps à autre, on envoie les femmes recueillir quelques kg de gomme pour la vendre sur le marché et se faire un peu d’argent. Cette manne n’est qu’un appoint dans la culture paysanne. Car, depuis la fin XXe siècle, l’heure est plutôt à la production de coton. C’est même presque devenu l’emblème du pays et à ce titre la culture « a séduit beaucoup de jeunes paysans », se souvient Hassan Adano.

Episode 1 Au Sahel, des arbres et des bêches pour lutter contre l’avancée du désert

Mais, faute de réussir à se faire payer par la société Coton Tchad au bord de la faillite, les agriculteurs cherchent à se détourner des cultures cotonnières et quelques élus locaux, impliqués dans l’export, commencent même à miser sur la gomme. Sans penser encore que ces récoltes peuvent être largement optimisées et sortir du simple complément de revenus. En moyenne, un producteur récolte 360 kg de gomme pour un bénéfice ne dépassant pas les 180 000 francs CFA (soit 274 euros) par an, soit quatre fois moins que le salaire annuel moyen fixé à 720 000 francs CFA (soit 1 099 euros).

Troisième source de revenus

La gomme arabique est récoltée depuis l’Egypte des pharaons. Ces derniers l’avaient même baptisée « kami » et elle aurait servi au collage des bandelettes des momies. Puis les Européens l’ont rapportée des côtes sénégalaises et mauritaniennes au XVe siècle, avant que la cosmétologie ou l’industrie alimentaire ne la mette à toutes les sauces.

Aujourd’hui, la demande est bien là et la production aussi. Au Tchad, elle fait désormais vivre directement ou indirectement plus de 800 000 paysans. En 2019, selon les autorités, 20 000 tonnes ont été exportées, ce qui fait du pays le deuxième producteur mondial derrière le Soudan voisin. Après l’élevage et le coton, la gomme représente la troisième source de revenus hors pétrole, et assure 7 % du produit intérieur brut (PIB). La précieuse sève est même érigée en « mamelle prioritaire » de l’économie dans le plan national de développement lancé en 2016 par le gouvernement pour faire face aux difficultés de trésorerie après la brusque chute des cours du brut.

Le Sahel en chiffres

5 500 km Le Sahel traverse l’Afrique d’ouest en est. C’est une zone de transition entre le domaine saharien au nord et les savanes soudaniennes au sud, plus arrosées.

3 millions de km2, 10 pays traversés, de l’embouchure du fleuve Sénégal au Cap-Vert. La notion de Sahel est souvent réduite aux cinq pays principaux du Sahel central (Tchad, Niger, Mali, Burkina Faso, Mauritanie).

84 millions C’est le nombre d’habitants qui peuplaient en 2019 ce Sahel central – dont la moitié a moins de 15 ans. La population devrait augmenter jusqu’à 196 millions en 2050 si les taux de natalité actuels se maintiennent.

4 000 C’est le nombre Sahéliens morts en 2019, au Mali, au Niger et au Burkina Faso, selon l’ONU, à la suite des violences djihadistes, mêlées à des conflits intercommunautaires.

5 millions C’est le nombre d’habitants de la zone centrale menacés, cette année, de grave insécurité alimentaire pendant la période de soudure, celle juste avant les premières récoltes, selon une étude du Programme alimentaire mondial du mois d’avril.

Reste que sa récolte est encore très sous-dimensionnée et trop peu professionnalisée. Globalement, les 8,5 millions d’hectares de gommiers ne sont exploités qu’à moins de 50 % de leurs capacités, selon la dernière évaluation réalisée par le ministère tchadien de l’environnement. En fait, les récoltes proviennent encore principalement d’arbres sauvages. Les habitants de ces zones rurales font plusieurs kilomètres pour cueillir la gomme avec les moyens du bord et la filière demeure largement informelle. « Les techniques de saignées, le manque des points d’eau au niveau des peuplements des gommerais et le manque de matériels d’exploitation entraînent un faible rendement pour les producteurs », explique Ahmat Agala, cadre au sein du ministère de l’environnement qui a coordonné un programme de professionnalisation de la filière, en partenariat avec des ONG dans la province du Chari-Baguirmi. Ces dernières proposent deux solutions qu’ils expliquent aux paysans. Soit planter leur parcelle comme Hassan Adano l’a fait sur ses terres. Soit être plus rigoureux lors de la récolte sur les arbres sauvages, afin de ne pas abîmer les troncs.

Episode 2 Face à la désertification, faire revivre les terres perdues du Burkina Faso

Pour cela, « plus de 28 000 producteurs ont été dotés de matériel d’exploitation pour obtenir une gomme propre : entonnoirs, bidons, gants ou encore tamis, poursuit le fonctionnaire. Et des points d’eau ont été installés dans les zones éloignées des villages pour augmenter leur production. » L’eau est en effet primordiale pour éviter que les cueilleurs ne se déshydratent durant la récolte qui se fait sous le soleil brûlant de la saison sèche tchadienne.

Ce travail débuté il y a cinq ans commence à porter ses fruits et la récolte moyenne d’un producteur est déjà passée d’environ 2 kg par semaine de gomme friable à 5 kg d’une gomme de bonne qualité, c’est-à-dire sans écorce ni feuille, donc plus compétitive sur le marché. A cette augmentation en tonnages et en qualité s’ajoute une évolution dans la technique de récolte. Peu à peu les paysans abandonnent « les saignées abusives qui font mourir les acacias au bout de trois ans alors que ceux-ci peuvent fournir de la gomme pendant vingt ans », explique Ali Annour, de l’Association pour la dynamisation des initiatives locales. « La sensibilisation des producteurs et l’augmentation de leurs plantations permettent de les responsabiliser », conclut-il.

Coopératives

Outre le fait qu’elles produisent davantage de gomme que les variétés sauvages, les nouveaux plants contribuent aussi au reboisement, faisant d’une pierre deux coups. Une autre façon de lutter contre la désertification. Déjà près de 2 millions d’acacias ont été mis en terre entre 2016 et 2019 au Tchad sur le tracé de la Grande Muraille verte. L’initiative africaine, lancée en 2007, ambitionne de contrer la désertification en érigeant une barrière d’arbres d’est en ouest du continent.

Au fil des années, la filière s’est professionnalisée. Aujourd’hui, plus de 180 coopératives se sont créées là où il n’y avait que des petits producteurs isolés. Plus forts ensemble que seuls, ils ont financé des infrastructures pour stocker leurs récoltes en attendant que les cours montent. « Certains ont déjà vu leur salaire augmenter de 30 % », relève l’Association tchadienne de la promotion de la gomme arabique.

Reste que des vents contraires soufflent aussi contre l’extension de cette culture sur la zone sahélienne où l’accès à la terre, aux points d’eau et aux pâturages est devenu conflictuel. « Les dromadaires, qui pâturaient au nord, viennent désormais au sud, observe Ali Annour, qui est aussi ingénieur des eaux et forêts. Et ce surpâturage est préjudiciable au reboisement. » Et peut aussi favoriser l’explosion de conflits latents entre éleveurs et agriculteurs. Plus de 200 personnes en ont été victimes au Tchad en 2019, selon les associations de défense des droits humains.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec SOS SAHEL International France.

Reverdir le Sahel

Le Sahel n’a pas toujours été aussi aride qu’aujourd’hui. Pour reverdir cette bande de terre qui traverse l’Afrique d’est en ouest, les initiatives se multiplient depuis 2007. L’idée, née sur le continent, de construire une Grande Muraille verte, un mur d’arbre de 3 000 kilomètres, avance à son pas. Au fil des ans, des initiatives connexes se sont développées pour enrayer et prévenir la stérilité de ces terres brûlées par les effets du réchauffement climatique, empêcher le djihadisme de devenir une réponse à la misère paysanne et redonner de l’oxygène à cette zone où la population aura doublé d’ici à 2050. Le Monde Afrique, vous propose une série de quatre articles qui illustrent ces initiatives vertes.

Episode 1 Au Sahel, des arbres et des bêches pour lutter contre l’avancée du désert
Episode 2 Face à la désertification, faire revivre les terres perdues du Burkina Faso
Episode 3 De Dakar à Saint-Louis, une forêt comme rempart contre les assauts de la mer
Episode 4 Le Tchad mise sur l’acacia pour apporter sa pierre à la Grande Muraille verte

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