« Les Mora de Lens ou Forbach, par ici ! » : les recrues marocaines de Félix Mora en terrain minier

AIMEE THIRION POUR « LE MONDE »
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Publié aujourd’hui à 03h40, mis à jour à 08h22

Le port de Casablanca n’est bientôt qu’un souvenir sur l’horizon. Du détroit de Gibraltar au quai de la Joliette, à Marseille, le Lyautey trace sa route à belle allure, 22 nœuds. Cabines spacieuses à ventilation, grands salons, fumoirs, « table exquise et personnel totalement à votre service », la compagnie Paquet sait vanter la première classe de son paquebot : « Dès le départ, votre délassement commence : vous laissez au rivage tous les soucis terrestres pour une magnifique détente et vous arrivez reposés, en pleine forme, sans vous être aperçus que vous étiez passés d’un climat à un autre. »

Félix Mora, ce petit homme rond chargé de recruter la main-d’œuvre étrangère pour les Houillères du Nord et de Lorraine, a sélectionné lui-même dans les villages, les yeux dans les yeux, les Marocains venus du Haut-Atlas et embarqués à « Casa ».

Mais pour ces jeunes recrues, les directeurs des mines ont réservé la dernière classe, la cinquième, au plus près de la ligne de flottaison. Les paysans et les bergers en route vers les mines de charbon découvrent la mer à fond de cale, par ses entrailles et sa face sombre. Dans quelques jours, ils apprendront la France par ses galeries.

Félix Mora (à gauche) dans une mine française, dans les années 1970.

Aucun ne songe alors une seconde à vivre ailleurs qu’au Maroc. « L’idée, c’était de revenir deux ou trois ans plus tard, après avoir gagné de l’argent », explique Abdellah Samate, un ancien mineur de la fosse Barrois de Pecquencourt, dans le Pas-de-Calais, qui n’a pas encore 18 ans lors de la traversée.

Au début de l’année 1963, durant une grande grève menée par la CGT, les premiers mineurs marocains du bassin minier étaient rentrés quelques mois au village. « Ils étaient revenus de France bien habillés », raconte M. Samate. Ces tenues du dimanche maquillaient la dureté du travail et la tristesse de l’exil, ce grand classique de l’immigration. « Ça nous avait fait envie, poursuit M. Samate, on voulait partir comme eux pour rendre la monnaie à nos parents et leur acheter de belles choses. »

« Le voyage de mes premières fois »

Avant de larguer les amarres, une séance de diapositives a été organisée par des employés des Houillères afin de présenter aux recrues les bassins miniers, les puits, les villes du Nord et de Lorraine, leurs futurs logements… Commentées en arabe, les photos passent sous silence les quatre mineurs marocains disparus lors d’un éboulement à Hulluch, près de Lens, en juin 1962, mais restent un brin angoissantes. « Deux gars de notre groupe ont eu peur des images et sont repartis direct chez eux », raconte, à Forbach, Brahim Kawtar, 67 ans, l’œil vif sous sa casquette du XV de France.

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