Les Zones économiques spéciales, «catalyseurs» de l’industrialisation, selon Amaury de Féligonde

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« Les Zones économiques spéciales, catalyseurs de l’industrialisation africaine », c’est le titre d’un rapport de l’Africa CEO Forum et de Okan Partners, un cabinet de conseil en stratégie et en finance dédié à l’Afrique. L’étude publiée le 12 octobre 2021 a passé en revue les expériences des ZES dans le monde et l’impact de ces îlots économiques sur le développement des pays concernés. Ses auteurs sont arrivés sur un constat : le développement de ces entités conçues pour stimuler l’activité industrielle est un atout pour l’économie, même si la réussite n’est pas souvent au rendez-vous. Entretien.

RFI : Votre rapport sur les zones économiques spéciales fait référence à ce qui s’est passé dans les pays asiatiques pour dire qu’elles peuvent se révéler de formidables outils de développement en Afrique. N’est-ce pas un vaste programme pour le continent ?

Amaury de Féligonde : C’est un vaste programme effectivement, nous essayons de montrer qu’il y a un certain nombre de zones économiques spéciales en Afrique qui marchent, pour créer de la valeur, pour transformer des matières premières agricoles, minières ou autres localement et surtout pour créer des emplois par dizaines de milliers.

Les zones économiques spéciales existent évidemment depuis des centaines d’années. Mais en particulier à l’ère contemporaine, ce sont des objets qui sont nés en Asie et plus particulièrement en Chine, où dans les années 1980, le régime a décidé de changer de système et a commencé à développer des zones économiques spéciales, notamment à Shenzhen. La Chine exporte aujourd’hui à hauteur de 60% à partir de ces zones économiques spéciales, qui représentent entre 20% et 25% du PIB chinois. C’est donc une très grande réussite de la Chine, qui ensuite s’est étendue au reste du monde. On pense aux Maquiladoras au Mexique et en Afrique on pense évidemment à Tanger Med [au Maroc, NDLR] etc.

Est-ce que ce modèle chinois est transposable et copiable tel quel en Afrique et peut-il avoir les mêmes résultats ?

Absolument pas et d’ailleurs on voit qu’il y a de nombreux échecs. Mais on peut s’inspirer des bonnes choses qui existent dans ce modèle chinois qui, au-delà de ses défauts, s’est révélé quand-même extrêmement efficace en Chine. Oui, il y a un certain nombre de choses dont on doit s’inspirer, mais on doit évidemment les adapter, non seulement au contexte africain, mais au contexte de chaque pays du continent. Par exemple, dans la zone économique spéciale de Nkok au Gabon, on transforme du bois, parce qu’il y a beaucoup de bois dans ce pays, à Madagascar on fait du textile, parce qu’il y a une main d’œuvre de très grande qualité à un coût raisonnable, au Bénin et au Togo on va transformer du coton, parce qu’il y a beaucoup de coton dans ces pays-là. Donc, on prend un modèle qui a fonctionné, on utilise ce qui est bon et on l’adapte à ce que l’on vise en Afrique.

Alors que le tissu industriel a de moins en moins pesé dans les économies d’Afrique sub-saharienne au cours des dernières décennies, est-ce que la réussite de ces ZES pourrait signifier une industrialisation à long terme ?

C’est vrai que la part de l’industrie manufacturière dans le PIB en Afrique sub-saharienne est passée de 17% en 1980 à 11% en 2019. On peut discuter des chiffres, mais il y a vraiment un tassement de la part de l’industrie dans les économies africaines en général. On a énormément de projets de zones économiques spéciales qui ont proliféré, notamment portés par des gouvernements qui ont souhaité s’inspirer de la Chine, mais la réalité c’est que mettre en place des politiques industrielles et mettre en place des zones économiques spéciales, c’est assez compliqué. Et ce n’est pas propre seulement à l’Afrique, on voit bien qu’un certain nombre de pays d’Europe, comme l’Italie et la France, ont connu un tassement de leurs industries, notamment du fait de la compétition chinoise.

Votre rapport répertorie des échecs et des réussites de zones économiques spéciales en Afrique. Qu’est-ce qui explique les flops, qu’est-ce qui explique les succès ?

Parmi les choses qui ont fonctionné, il y a par exemple Tanger-Med. C’est un énorme succès logistique au niveau du port. C’est le premier port africain aujourd’hui. Il se place dans le top 40 des ports mondiaux. Mais c’est aussi un énorme succès en termes t’installation d’industries de pointe, d’aéronautique et d’industrie automobile et c’est la création d’une centaine de milliers d’emplois. Il y a aussi Madagascar et l’industrie textile, le Gabon et l’industrie du bois, après avoir interdit l’exportation du bois brut. Il faut évidemment une très forte volonté politique, qui s’assoie sur beaucoup de pragmatisme et qui s’appuie sur des avantages comparatifs. C’est-à-dire qu’il faut bien analyser quelle filière on va développer en priorité, il faut promouvoir des partenariats publics-privés ; il faut tout un tas d’ingrédients pour que ce plat soit réussi.

Et quelles sont les raisons des échecs ?

On peut noter que sur 100 zones économiques spéciales qui se sont lancées, 10 à 15 ont fonctionné, le reste ronronne un peu et nombre d’entre elles n’ont pas vraiment encore commencé à se développer, même dix ans après avoir été lancées. Justement, parce qu’elles n’ont pas trouvé de bons partenaires privés, parce que le coût de l’électricité reste extrêmement élevé, parce qu’il n’y a pas de main d’œuvre qualifiée, parce que la logistique reste mauvaise, etc. En fait, il ne suffit pas de mettre en place une enclave territoriale dotée d’incitatifs fiscaux, pour que des entreprises, qu’elles soient locales ou internationales, s’installent. Il faut beaucoup plus que ça.

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