Libye: «Le HCR n’est pas en mesure d’évacuer tous les réfugiés à risque» selon J.P Cavalieri

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Les Nations unies et les organisations de défense des droits de l’homme tirent systématiquement la sonnette d’alarme sur le traitement des migrants qui sont renvoyés de force dans des centres de détention en Libye où ils sont la cible de violences et de mauvais traitements. Le HCR, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, est vivement préoccupé par la sécurité des réfugiés et des demandeurs d’asile en Libye. Selon cette institution, 560 000 migrants sont aujourd’hui en Libye et seule une partie cherche à rejoindre l’Europe. État des lieux avec Jean-Paul Cavalieri, le chef de la mission HCR en Libye.

RFI : Le gouvernement libyen, en place depuis mars dernier, ne semble pas avoir amélioré la situation des migrants, comme il s’est engagé à le faire. Est-ce le constat que vous faites également ?

Jean-Paul Cavalieri : Effectivement, ce que l’on constate c’est que, évidemment, c’est un gouvernement qui a une durée de vie limitée dans le temps, puisque les élections devraient avoir lieu le 24 décembre, et c’est un gouvernement, par définition, de transition. Sa priorité c’est ce processus politique et le processus militaire. Et on voit, c’est clair, que le volet humanitaire est un peu dépriorisé, on fait beaucoup d’efforts pour maintenir cela sur l’agenda du gouvernement… Je dois dire que l’aspect migration dans ce volet humanitaire, qui est un des dossiers humanitaires, effectivement remonte sur le dessus de la pile, du fait de sa dimension politique. Cela nous permet d’essayer d’en parler avec les autorités. Mais vous savez, la question migratoire en Libye, ça commence avant la Méditerranée et ça commence aussi dans les pays d’origine. Les migrant, ce ne sont pas des gens qui tombent du ciel, ce n’est pas une fatalité, les réfugiés qui arrivent en Libye. Ce sont des gens qui sont chassés de chez eux par des conflits non réglés ou par des systèmes de dictature, qui violent les droits de l’homme de façon massive, ou bien aussi, de par une prévarication, une confiscation des richesses. Et donc pour la Communauté internationale, il est important aussi d’agir en amont, pour aider avec les questions de développement, mais aussi de promotion des droits de l’homme dans ces pays d’origine.

Début octobre, près de 5 000 migrants qui n’avaient pas pris la mer, ont été arrêtés et détenus lors d’un raid. C’est sans précédent en Libye.

Vous avez raison de dire que c’est une opération sans précédent. Parce que dans les centres de détention, avant ces raids massifs du 1er octobre, c’était essentiellement des gens qui avaient été interceptés en mer, en tentant de quitter la Libye et c’est à ce moment-là que les gens arrivent en détention. Ce ne sont pas des gens qui sont arrêtés sur le territoire même. Et c’est ce raid qui nous a pris tous, en quelque sorte, par surprise. Mais c’est aussi expliqué par le fait de l’absence de statut légal pour ces gens et du fait de la grande présence de groupes armés, groupes criminels, qui menacent en premier lieu les Libyens, mais aussi les étrangers et les migrants et à fortiori parce qu’ils sont plus vulnérables.

Et d’ailleurs, plusieurs centaines sont venus s’installer parmi ces migrants qui ont été retenus récemment devant le centre du HCR à Tripoli, pour demander protection et d’être évacués. Que pouvez-vous faire pour eux ?

Tout à fait. Pour ce contexte-là, ce sont des gens, d’abord, qui ont tout perdu. Ils ont perdu leur logement qui a été détruit, perdu tous leurs maigres biens… Il y avait quelques centaines de personnes, au début des raids, mais leur nombre n’a pas cessé d’augmenter jusqu’au 8 octobre. Ils sont devenus plusieurs milliers de personnes. C’était après l’évasion de 2 000 personnes du centre de détention d’al-Mabani. Certains sont rentrés dans le centre en disant : « On ne sort pas, on a trop peur. On veut que vous nous réinstalliez à l’étranger ». Donc on n’a pas pu les garder dans ces bureaux, parce que c’est illégal et ce n’est pas fait pour cela, malheureusement. On a eu des blessés devant les bureaux que l’on a dû évacuer en ambulance à travers les divers hôpitaux…Et maintenant, à l’heure actuelle, nous avons entre 2 et 3 000 personnes, avec quelques centaines qui passent la nuit devant le centre du HCR, que nous gérons avec nos partenaires.

Concrètement, comment aidez-vous les migrants toujours rassemblés devant votre bureau ?

Les premiers jours, ce que nous avons fait, c’est ce que nous faisons lorsque des gens s’échappent des réseaux criminels, de trafics d’êtres humains, notamment à Bani Walid. Lorsqu’ils arrivent complètement démunis, on donne ce que l’on appelle de l’argent d’urgence, ce qui permet aux gens de manger et de se loger. Et évidemment, dans le centre on a aussi d’autres soins d’assistance humanitaire, notamment les soins médicaux, à travers nos partenaires. Nous avons aussi des colis alimentaires pour les gens qui viennent de sortir de détention. Et puis des biens essentiels : couvertures, matelas, kits hygiéniques, etc. Mais malheureusement, le HCR n’est pas en mesure de réinstaller ou d’évacuer tous les réfugiés, même ces réfugiés des raids.

Pour quelles raisons ?

Parce que tous ces vols humanitaires du HCR ont été interrompus par les autorités libyennes, d’abord en avril et ensuite en mai, pour des raisons diverses qui nous ont empêchés de continuer ce programme d’évacuation, qui est aussi dans l’intérêt des autorités libyennes et que le gouvernement par ailleurs soutient, en principe. Parce qu’il permet d’évacuer de Libye les réfugiés les plus à risques, les plus vulnérables et aussi les migrants, par le programme de nos cousins de l’OIM, de retour volontaire dans les pays d’origine. Mais ces places de réinstallation que nous octroient les États membres sont très peu nombreux. C’est ce qui nous contraint à faire des choix, prendre les gens qui sont les plus à risques, les plus vulnérables. Ce sont souvent les femmes, les femmes chef de foyer, les enfants non accompagnés ou les gens qui ont vécu des tortures et des traitements inhumains dans les centres de trafic de criminels. Et donc, en tout état de cause, le HCR n’a pas la possibilité, à l’heure actuelle, la possibilité d’évacuer tout le monde même lorsque nous l’espérons. Et même lorsque ce programme reprendra en Libye, cette solution de retour dans les pays d’origine ne bénéficie qu’à moins de 1% des réfugiés de par le monde.

Jean-Paul Cavalieri, chef de la mission HCR en Libye.
Jean-Paul Cavalieri, chef de la mission HCR en Libye. © @UNHCRLibya

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