L’odyssée criminelle de la mafia nigériane

Par Joan Tilouine et Célia Lebur

Publié aujourd’hui à 02h19, mis à jour à 16h30

Un hôtel quatre étoiles, avenue Lénine, dans les faubourgs de Bologne. C’est dans cette tour de béton, la Boscolo Tower, en lisière de l’autoroute 14, que s’est tenue une réunion d’un genre particulier, le samedi 21 septembre 2013. Ce jour-là, une trentaine de Nigérians, pour la plupart vivant en Italie, s’enferment dans une salle de conférences. Les instructions, transmises les jours précédents, sont claires : « Dress code : très élégant et corporate. Nous devons être disciplinés et ponctuels. » Ordre a aussi été donné de ne rien évoquer sur les réseaux sociaux et d’éviter de parler au téléphone de ce rassemblement. Mieux vaut privilégier la plate-forme de messagerie sécurisée mise au point par le responsable informatique de la puissance invitante, la Green Circuit Association (GCA), qui se présente comme une organisation nigériane caritative implantée dans une trentaine de pays.

Dans la salle, un quadragénaire joue les maîtres de cérémonie : Osaze Osemwingie-Ero, alias « César », un moustachu au visage rond et rieur, politicien à Benin City, la capitale de l’Etat d’Edo, dans le sud du Nigeria. Homme de pouvoir et d’argent, il est à la fois craint et admiré. Son parcours est connu : fils de policier, il a travaillé un temps dans une entreprise de transport public au Royaume-Uni, pays dont il a acquis la nationalité et où il dispose d’appartements cossus. A Benin City, ville de tous les trafics, il s’est fait une place au sein de l’establishment politico-mafieux. Les participants à la conférence, mains et visages balafrés pour certains, saluent avec respect celui qu’ils appellent « Don » et que les policiers italiens soupçonnent d’être un chef mafieux.

Une fois les portes closes, César met en garde les élégants alignés devant lui. « Si on se donne du “Don” devant un flic, vous savez de quoi vous allez être accusés ? D’être un mafioso. Nous devons utiliser le nom de président quand on est dehors », dit-il de sa voix rauque. Des enquêteurs de la police judiciaire de Turin déguisés en ouvriers interrompent son laïus sous prétexte que le climatiseur fait des siennes. Ils y dissimulent des micros. Pour la première fois, ils suivent en direct un sommet de la « mafia » nigériane. Pour eux, César est le numéro deux des Maphite, une organisation criminelle aussi secrète que violente dont le quartier général se trouve à Benin City. Prostitution, trafic de migrants, de drogues dures et d’armes, cyberfraude, enlèvements, assassinats… Les Maphite, implantés en Italie depuis 2000, veulent y étendre leur empire. Et si César a fait le voyage depuis le Nigeria, c’est pour restructurer la « famille vaticane », l’une des quatre filiales du groupe en Italie.

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