Rapport ONU sur le conflit au Tigré: «L’équipe n’est pas en mesure de conclure à un génocide»

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Qui des forces armées éthiopiennes, érythréennes, ou tigréennes a commis le plus de possibles crimes de guerre au Tigré ? Peut-on parler d’un « génocide » à propos de ce conflit qui a débuté il y a un an et connaît une escalade depuis quelques jours ? Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a rendu son rapport très attendu sur le sujet mercredi 3 novembre. Françoise Mianda, chargée de l’Afrique de l’Est au sein du Haut-Commissariat, est l’invitée de RFI.

RFI : Votre rapport conclut que toutes les parties en conflit au Tigré ont commis de possibles crimes de guerre ou crimes contre l’humanité. Mais, dites-vous, « à des degrés divers ». Quels acteurs armés donc en ont commis le plus, selon vos investigations ?

Françoise Mianda : Pour la période couverte par ce rapport [du 3 novembre 2020, date à laquelle le conflit armé a éclaté entre les Forces de défense nationale éthiopiennes (FDNE), les Forces de défense érythréennes (FDE), les Forces spéciales d’Amhara (FSA), le groupe Amhara Fano et d’autres milices d’un côté, et les Forces spéciales tigréennes (FST), la milice tigréenne et d’autres groupes alliés de l’autre, au 28 juin 2021, date du cessez-le-feu unilatéral annoncé par le Gouvernement éthiopien], il y a eu plus de violations de la part de l’armée éthiopienne et de ses alliés que du côté des forces tigréennes. Mais pour la période qui n’a pas été couverte par l’investigation, depuis juillet, on a eu beaucoup d’informations sur les cas d’abus commis par les forces tigréennes. Et en ce moment, comme vous le savez, la guerre s’amplifie et toutes les parties sont en train de violer les droits de l’homme et les droits internationaux humanitaires, et parfois les droits pour les réfugiés.

Lorsque vous évoquez les alliés de l’Éthiopie, il s’agit des forces érythréennes. La commissaire européenne aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a estimé hier mercredi 3 novembre en conférence de presse qu’elles avaient une « responsabilité énorme », c’est-à-dire ?

Parmi les cas qui ont été documentés, un grand nombre ont été attribués aux forces érythréennes sur place : des cas de personnes tuées, des destructions d’infrastructures, et l’usage du viol comme arme de guerre.

En réaction hier, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a estimé que votre rapport montrait que les accusations concernant un génocide au Tigré sont « fausses » et n’ont « absolument aucun fondement actuel ». Est-ce que c’est exact ?

Le rapport le dit clairement : le travail qui a été fait ne permet pas de conclure qu’il y a eu génocide. Mais le rapport ne ferme pas la porte. Les collègues ont bien pris comme information de la part des victimes le fait que certaines personnes ont été ciblées sur la base de leur appartenance ethnique. Il y a eu des arrestations de Tigréens notamment, il y a eu beaucoup de choses qui ont tourné autour de l’appartenance ethnique, y compris des massacres notamment à Maï-Kadra. Mais l’équipe n’est pas en mesure de conclure. Carpour conclure à un génocide, il y a vraiment beaucoup d’éléments constitutifs qu’il faut prendre en compte. Et pour cela -le rapport le dit- il faut plus d’investigations.

Pour quelles raisons, les investigateurs n’ont pas pu conclure sur ce point ?

Déjà, l’investigation était limitée dans le temps. Il y a eu aussi un changement de dynamique dans le conflit.Avec la reprise de Mekele par les forces tigréennes, l’équipe ne pouvait plus accéder à certaines zones, parce que les forces tigréennes ont complètement rejeté l’investigation conjointe. Il y a eu aussi des difficultés de sécurité à certains endroits. Donc, l’équipe a conclu l’investigation à ce stade. Mais, ce rapport est juste un marchepied, une étape, pour pouvoir continuer, et aller de l’avant avec les informations que nous avons à ce stade.

Est-ce qu’un groupe ethnique a été visé en particulier, je pense aux Tigréens, ou est-ce que cette dimension ethnique est présente parmi tous les acteurs du conflit ?

Il y a plus de prééminence par rapport aux Tigréens que les autres ethnies. Mais on sait en même temps que les forces tigréennes aussi ont commis des abus contre les non Tigréens, notamment les Amharas.

Les autorités éthiopiennes affirment qu’elles mènent des investigations pour poursuivre les auteurs des crimes commis. Mais hier, Michelle Bachelet a dénoncé le manque de transparence dont font preuve les autorités éthiopiennes…

Nous n’avons pas eu beaucoup d’informations et on ne peut pas tout dire des investigations ou des enquêtes qui peuvent se passer, mais un minimum de transparence est vraiment requis pour montrer que quelque chose est en train de se faire.

Est-ce qu’une justice peut être rendue, selon vous, à l’échelon national sur ce conflit. Human Rights Watch par exemple préconise un mécanisme d’enquête internationale ?

Le système judiciaire éthiopien devra faire ses preuves pour montrer qu’ils sont capables de régler ces questions. Mais je peux imaginer qu’il puisse y avoir des questions de doute par rapport à ce qui peut être fait. Et donc, si les autorités arrivent à pousser, à aller loin dans leurs investigations, les enquêtes et les condamnations, ce serait à leur honneur. Mais, si cela n’est pas fait, peut-être qu’à ce moment-là, un mécanisme international sera nécessaire.

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