RDC : Les enfants nés du viol doivent être soulagés du fardeau de leur origine

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« Avec EPA, c’est la joie ! C’est la joie !” Les aînés donnent fièrement de la voix mais les plus petits sont un peu moins francs au moment d’entonner le chant qui lance la plaine de jeux thérapeutiques. Elle se tient, un dimanche matin de février, dans le village de Kavumu, à une grosse heure de route chahutée de Bukavu, capitale du Sud-Kivu. Sont là rassemblés, tous vêtus d’un même tablier kaki qui recouvrent une même tenue bicolore, cinquante enfants – quatorze garçons et trente-six filles – dont les plus âgés ont 10 ans. Quarante d’entre eux sont nés d’un viol commis sur leur mère par des membres de groupes armés dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) ou ont subi des violences sexuelles. Pour éviter de trop singulariser ces enfants, souvent rejetés et méprisés, la plaine est ouverte à dix autres gamins, à chaque fois différents, issus de la communauté, dont, à Kavumu, cinq petits de l’orphelinat tout proche. L’ASBL belge “Les Enfants de Panzi et d’ailleurs” (EPA) est à l’initiative de cette plaine de jeux thérapeutiques organisée deux fois par mois à Kavumu – une autre de taille égale se tient à Bunyakari, un autre village situé plus au nord.

Fondée en 2015 par l’ancienne eurodéputée PS Véronique de Keyser, avec l’appui de l’ex-vice-Première ministre Écolo Isabelle Durant (désormais secrétaire générale adjointe de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), de l’ancienne ministre wallonne CDH Marie-Dominique Simonet et de Cathleen de Kerchove, l’ONG s’est donné pour mission de venir en aide aux enfants victimes de traumatismes causés par les guerres qui déchirent le Sud-Kivu. Et, plus précisément, à ceux victimes de violences sexuelles et nés du viol.

Menée en collaboration avec l’hôpital de Panzi du Dr Mukwege, la première phase du projet d’EPA, étalée de 2016 à 2020, était concentrée sur les enfants victimes des viols commis dans le cadre des conflits armés – Kavumu a été particulièrement touché par ce fléau, à l’époque où les membres de la milice du député Batumike enlevaient et violaient des fillettes. Une centaine d’enfants ont fait l’objet d’une prise en charge par EPA et d’une évaluation thérapeutique, dont “les données sont analysées par l’Université de Liège par le service du Pr Adélaïde Blavier et par le Pr Benoît Dardenne”, détaille Cathleen de Kerchove, devenue présidente de l’association. “Ça nous a montré que notre projet est valable et qu’il peut être transposé dans d’autres contextes. C’est ce qu’on est en train de faire en Irak et sans doute bien tôt en République centrafricaine”. Éprouvée, la méthode a été exportée en Irak et devrait l’être bientôt en République centrafricaine.

La seconde phase, en cours depuis janvier 2020, touche plus spécifiquement les enfants nés du viol – sur les 100 enfants qui fréquentent les plaines de jeux thérapeutiques de Kavumu et Bunyakuri, on ne compte “que” quatre enfants victimes de violences sexuelles. Ce sont les équipes locales d’EPA qui ont identifié et sélectionné les bénéficiaires du programme et l’ONG qui fournit aux mamans les moyens de payer le transport jusqu’au lieu de la plaine.

Renforcement de l’identité et de l’estime de soi

Fermez les yeux. Sentez les pieds sur le sol. La tête est bien tranquille. Serrez les hanches et les épaules. Relâchez. Inspirez, expirez.” Dans la salle du bâtiment mis à disposition par la Fondation Panzi, on aperçoit çà et là un œil curieux qui s’entrouvre, mais la plupart des enfants exécutent avec zèle les consignes de l’exercice de relaxation données par Sifa Naweza Ntamwenge, la psychologue clinicienne qui coordonne les activités d’EPA. Après la relaxation, chaque enfant a la possibilité de dire ce qu’il a ressenti. Puis par le dessin, décrira ce qui lui fait peur. Une fois les marqueurs posés, les doigts se tendent pour expliquer ce qu’ils ont dessiné : “une machette” ; “le soleil” ; “le chat”, “le sorcier”, “le serpent”. Au verso, les enfants dessinent “quelque chose qui leur fait du bien” : “Le foufou” (plat traditionnel à base de farine de manioc) ; “le riz”, “Maman”. Aucun n’est forcé à s’exprimer mais même les plus calmes sont invités à parler. Un instant plus tard, la salle bruisse d’une joyeuse excitation quand les bambins, circulant à quatre pattes, poussent le cri de l’animal qu’ils imitent. Revient fréquemment le temps des chants qui contribuent au sentiment d’appartenir à un groupe. “C’est ici qu’on s’est rencontrés et qu’on est devenus amis”, expliquent, sourires timides et édentés, Pascal, 8 ans, Ichar, 9 ans, et Valentine, 7 ans. Les activités favorites du premier à la plaine sont “les jeux de ballon” et “la relaxation”. Ichar, lui, adore “quand on saute”. Valentine, qui a “dessiné sa maman”, préfère “les chants et les jouets”.

Mélange d’activités libres et encadrées, les plaines de jeux thérapeutiques opèrent selon un processus établi par l’équipe de psychologues et d’assistantes psychosociales (APS) d’EPA. Étalé sur trois ans, il vise à renforcer l’identité et l’estime de soi de ces enfants qui portent le poids de leur origine, ainsi qu’à tisser ou affermir le lien avec leur maman ou personne de référence et leur communauté. Il s’agit aussi de les aider à intégrer leur histoire, qui commence par un drame. “J’étais à la maison quand les Interahamwe (milices d’extrémistes hutus rwandais réfugiés en RDC, NdlR) sont venus. Ils ont tué mon mari puis ils m’ont violée, suite à quoi je me suis retrouvée enceinte”, témoigne Claudine, mère d’une petit Divine de 6 ans, son troisième enfant, qui participe à la plaine de jeux thérapeutiques. “La plaine l’a beaucoup aidée parce qu’elle était très triste. Maintenant, elle joue avec les autres”, se réjouit Claudine. La tristesse de Divine, poursuit sa maman, tenait au fait qu’à la différence d’autres enfants, elle n’avait pas de papa. “Je ne savais pas quoi lui dire. J’ai fini par l’accepter, et je lui ai dit que son père était déjà décédé”. Salomée est, elle, la grand-mère de Josué, âgé de 7 ans : “Sa mère a été violée quand elle était aux champs. L’enfant n’a pas de père, sa mère s’est remariée et son nouveau mari ne veut pas entendre parler de lui, alors, c’est moi qui le garde. Je lui dis qu’il a sa maman et que son papa, on ne le connaît pas. Il aime venir à la plaine, il demande à chaque fois quand c’est”.

Beaucoup de petits ne savent pas d’où ils viennent. Pour les mamans, il y a un avant le traumatisme et un après. C’est indispensable de travailler sur le trauma, que les enfants connaissent leur histoire. Il faut créer un récit narratif avec les mamans, qui pourra ensuite être transmis à l’enfant. C’est long, ça doit se faire doucement”, pose Cathleen de Kerchove.

Des enfants non reconnus et marginalisés

Même s’il n’existe pas de données précises, “les enfants du viol” se comptent par milliers dans l’est du Congo. “Ce sont des bombes à retardement. Il faut vraiment s’intéresser à ce problème”, avertit Cécilia Agino Foussiakda. Diplômée en psychologie de l’Université évangélique de Bukavu, elle effectue au centre psycho-trauma de l’Université de Liège une thèse de doctorat qui porte sur l’entourage familial des survivantes de violences sexuelles (SVS) : “Les enfants qui ont vécu le viol de leur maman ou qui en ont été séparés ; la fratrie et les enfants nés du viol. Ce sont les grands oubliés”, pointe Cécilia Agino.

Bien que victimes, les mères sont fréquemment répudiées par leurs maris et considérées comme “impures” par la communauté. Leurs enfants sont tout autant stigmatisés. Affublés de l’appellation infamante “enfant-serpent”, ils sont assimilés à leurs géniteurs, ces hommes en armes qui ont semé le malheur et la mort, et se retrouvent coaccusés d’un crime dont ils sont les victimes. Marginalisés, ces enfants en viennent parfois à endosser le rôle de paria auquel on les assigne. “En discutant avec des leaders communautaires, j’ai entendu certains propos selon lesquels ces enfants se réunissent en bande. La majorité sont devenus des délinquants. Quand il faut faire la justice populaire, on fait appel à eux. Ils font le sale boulot et ils l’ont intégré”, se désole Cécilia Agino.

Pour lutter contre ce phénomène de rejet des enfants nés du viol, “Les Enfants de Panzi” travaillent à retisser les liens entre les petits, les mères et les familles. “La première chose à faire était d’inscrire les enfants au registre national”, insiste Cathleen de Kerchove. La loi congolaise ne permet pas à la mère de le faire seule, s’il n’y a pas le nom du père, aussi l’enfant est-il enregistré sous le nom du grand-père ou d’un autre homme de la famille. “C’est une action qui a été très appréciée par les mamans et toute la communauté. Les enfants étaient considérés comme des rebelles, ils sont désormais reconnus”, ajoute Sifa Ntamwenge.

Les mères qui conduisent leurs enfants à la plaine portent des tenues aux motifs semblables à celles des enfants. “Cela crée le lien”, explique Rosetta Bakanyize, la psychologue de la plaine de Kavumu. Des activités entre l’enfant et sa maman, ou sa personne de référence, sont organisées durant les plaines. “On a beaucoup travaillé sur l’attachement, joué sur les sens, pour faire découvrir à la maman que son enfant a des compétences”, complète Cathleen de Kerchove. La plaine dure toute la matinée et s’achève par un repas protéiné. Devant chaque enfant est posée une copieuse assiette comprenant un morceau de poisson, des pommes de terre, du chou, un œuf, une banane, le tout arrosé d’un “petit sucré” – un soda, parce qu’il reste encore difficile de convaincre parents comme enfants qu’il est meilleur de boire de l’eau. Ces repas sont préparés par deux mamans, à chaque fois différentes, membres d’une mutuelle de solidarité. Elles touchent 25 dollars pour ce travail, ce qui leur permet de répondre à un besoin urgent ou de commencer une activité génératrice de revenus.

Un travail avec la famille

Après la plaine, Sifa, Rosetta, et les APS Viwine et Anna effectuent un débriefing sur le comportement des enfants durant la séance. Deux d’entre eux ont conservé une attitude renfermée : une enfant malade et Albert, 7 ans, qui n’a pas desserré les mâchoires. “Je suggère d’aller dans la famille pour aller voir ce qu’il en est”, propose Sifa. Ce n’est pas inhabituel : chaque enfant de la plaine de Kavumu reçoit deux fois par mois la visite à domicile de membres de l’équipe d’EPA.

Une heure plus tard, Sifa et Rosetta sont installées dans un cabanon de Kavumu au sol nu, chichement meublé, dont l’intérieur n’est éclairé que par une petite fenêtre et le soleil qui pénètre par la porte ouverte. C’est là qu’Albert vit avec son grand-père. Dieudonné, 72 ans, s’occupe de lui depuis le départ de la mère de l’enfant, quand celui-ci avait deux mois. “Je le lui ai expliqué, il pleure souvent, il pense à elle”, confie l’aîné. Le visage de l’enfant est traversé par une tristesse insondable. Rosetta et Sifa posent des questions, puis la seconde “sécurise” l’enfant en lui parlant doucement et en lui faisant faire des exercices de respiration. Albert a déjà exprimé le désir de fuir pour retrouver sa maman, mais assure aux psychologues qu’il “aime rester avec [son] grand-père”. Un peu rasséréné, il raconte à son aïeul les activités de la plaine. Le chemin de l’apaisement est ouvert mais semble encore long.

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