RDCongo: Diamant: la descente aux enfers

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Par François Misser.

Malgré la chute de la dynastie des Kabila, fossoyeurs de la principale compagnie diamantifère du Congo, la crise s’aggrave. Le Kasai, fief électoral du président Tshisekedi. est la région la plus touchée.

Paradoxe : alors qu’un fils du Kasaï tient les rênes de l’État, la production de diamant, produit phare du fief électoral de Félix Tshisekedi, plonge. Selon les sources, elle a chuté de 8,2% à 33,4% en quantité entre 2019 et 2020. La dégringolade est encore plus spectaculaire en valeur : une chute de 22,1% à 115,67 millions de dollars, selon le ministère des Mines; de 60,6% à 89,28 millions de dollars, selon le Processus de Kimberley, mécanisme créé par les États producteurs et consommateurs ainsi que par l’industrie pour traquer les diamants de la guerre. On est donc loin du niveau encore atteint en 2017, de 18,91 millions de carats,  valant 157 millions de dollars selon le Processus  de Kimberley.

Des chiffres variables

Mystère insondable des statistiques congolaises, les chiffres varient sensiblement d’une source à l’autre. En 2019, la production était de 13,71 millions de carats selon le ministère des Mines; de 14,01 millions de carats selon la BCC et de 14,15 millions de carats, selon le Processus de Kimberley. L’année suivante, elle avait chuté à 11,28 millions de carats, selon la BCC; à 12,46 millions de carats, selon le ministère des Mines, et à 12,74 millions de carats, selon le processus de Kimberley.

Quelle que soit la source, la tendance est donc orientée invariablement à la baisse, qu’il s’agisse des exportations de diamants industriels (43,9% du total en 2020, selon le ministère des Mines; 24.2%, selon la BCC) ou de diamants artisanaux (66,1% et 75,8% respectivement). Selon le ministère des Mines, l’explication tient notamment à la pandémie de Covid-19, avec ses confinements et ses restrictions de voyage qui ont perturbé la production et réduit les activités d’achat et de vente. Les comptoirs de Mbuji-Mayi ont particulièremen souffert de la suspension des vols commerciaux à l’intérieur du pays et à destination de l’étranger.

La ruine de la Miba

La contreperformance est aussi partiellement due à la ruine de l’ancien fleuron du secteur : la Minière de Bakwanga (MIBA), détenue à 80% par l’État, dont la production – qui avait frôlé les 13 millions de carats en 1974, sous le règne du complice de Mobutu, Jonas Mukamba – n’a cessé de décliner depuis lors jusqu’à 37 447 carats seulement en 2020.

Le coup de grâce à l’entreprise, qui ne dispose pratiquement plus d’équipements, a été porté en 2000 lors de la cession, par le gouvernement de Laurent Kabila, de ses principales réserves à la Sengamines, une joint venture associant le défunt raïs à titre personnel et la société Osleg, possédée par des généraux et apparatchiks zimbabwéens. Et quand un homme d’affaires, enfant du Kasaï, François Kalaa Mpinga offre, en 2007, d’augmenter sa participation minoritaire dans la Miba pour la renflouer, il essuie un refus. Le motif est politique : Joseph Kabila ne veut à aucun prix voir se constituer au Congo un pouvoir économique indépendant du sien, à fortiori dans le fief de son rival, le défunt père du président actuel, Étienne Tshisekedi wa Mulumba.

Diamants artisanaux

Autre facteur du déclin : des « transactions illicites » de la part d’« acteurs nationaux et internationaux », dénonce le mandataire en mines, Constant Mutamba. Certains négociants, affirme-t-il, ne déclarent pas au Service d’Assistance et d’Encadrement de l’Exploitation Minière à Petite Échelle (SAEMAPE) les substances achetées aux exploitants artisanaux, en violation du Code minier. Certains comptoirs ne déclarent pas non plus les quantités réelles des diamants achetés ou vendus.

Par ailleurs, la baisse de la production de diamant artisanal, qui représente les deux tiers du total national, est consécutive à l’attribution de carrés miniers à des opérateurs ne disposant pas de moyens financiers. Ces derniers cherchent ensuite des partenaires qui en disposent, mais ces derniers se font rares. De nombreux creuseurs sont allés en Angola ou se sont reconvertis à Kinshasa en conducteurs de taxi-motos, confie un consultant à La Libre Afrique.be.

Manque de traçabilité

La baisse en valeur de la production s’explique, bien sûr, par celle du volume mais aussi par le manque de traçabilité, dit-on au ministère des Mines. Dans cette institution, on reproche à la première compagnie de diamant industriel du moment, qui a produit 4,36 millions de carats en 2020, d’avoir créé des comptoirs relais qui exportent la production de diamant artisanal sans passer par le Centre d’expertise, d’évaluation et de certification (CEEC). Il s’agit de la Société Anhui-Congo d’Investissement minier (SACIM), filiale de l’Anhui Foreign Economic Construction Corporation, une société chinoise à capitaux publics. Celle-ci a hérité en 2013 des plus vastes concessions du pays en rachetant la Sengamines, concessions ayant appartenu à la Miba, dont les réserves sont estimées à 158 millions de carats.

La Sacim a été accusée en outre, en septembre dernier par Éric Ngalula, député kasaien du parti de Félix Tshisekedi, l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), de sous-évaluer sa production. Selon Ngalula, la Sacim se prêterait à des « ventes arrangées » avec des « mains noires étrangères » et ces diamants seraient bradés à la moitié de leur valeur. Le député invite l’Inspection Générale des Finances à enquêter sur ces pratiques.

Le scandale a éclaboussé le CEEC. Selon un mémorandum publié en janvier 2021 par certains de ses employés, des responsables de cet organisme, chargé de délivrer les certificats de Kimberley, ont bénéficié d’ « avantages financiers indus » en sous-évaluant des diamants des comptoirs. Les travailleurs du CEEC accusent également son Comité de gestion d’avoir détourné, en 2017, un colis de diamants de la Sacim d’une valeur de 5 millions de dollars. La dénonciation de ces pratiques a conduit à l’arrestation, en janvier 2021, du directeur général du CEEC, Pascal Nyembo, remis en liberté après une dizaine de jours. Il clame son innocence mais il a été remplacé en juillet dernier par Freddy Muamba Kanyinku, un cadre de la maison.

Renforcer les capacités

Voilà bien du pain sur la planche pour l’Antwerp World Diamond Center qui, le 21 octobre dernier, en présence de la ministre congolaise des Mines, Antoinette N’Samba Kalambayi, a renouvelé un protocole d’accord avec le CEEC pour aider l’État congolais à redresser la situation. L’accord prévoit le renforcement des capacités du CEEC et la facilitation des ventes de diamants à Anvers, ainsi que l’aide à la mise en place d’une filière transparente de production et de commercialisation de diamants artisanaux exploités de façon responsable.

Un défi considérable. Dans un rapport publié en septembre dernier, l’ONG Southern Africa Resource Watch conclut que « le diamant du Kasaï Oriental ne profite ni à l’État congolais, ni à la Miba, moins encore à la population congolaise ». Il note que la fraude fait rage dans ce secteur où des bandits (appelés « suicidaires ») font la loi, de mèche avec certains leaders politiques et des dirigeants de cette entreprise, naguère première contributrice au budget national.

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