Retour aux fondamentaux de la littérature, avec Mohamed Mbougar Sarr (1/2)

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Les lettres africaines sont à l’honneur avec l’attribution du prix Goncourt au Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr pour son roman La plus secrète mémoire des hommes.  A 31 ans, ce natif de Dakar devient le premier écrivain d’Afrique subsaharienne à recevoir le plus prestigieux des prix littéraires français. Tirthankar Chanda retrace le parcours singulier de ce jeune lauréat, qui est passé par nos studios dès la parution de son livre en septembre dernier aux éditions Philippe Rey.

« J’écris parce que je me rends compte au fil des années que c’est ce qui me rend heureux, que c’est ce qui me rend humain. Et c’est ce qui m’interroge le plus sur ce qui est d’être humain. Mais s’il faut en garder une, c’est une raison toute égoïste, c’est vraiment ce qui me rend le plus heureux. » Ainsi parle Mohamed Mbougar Sarr, qui vient de remporter le prestigieux prix Goncourt, à l’âge de 31 ans. Auteur de quatre romans, Mbougar Sarr est un écrivain multiprimé, chacun de ses livres ayant été distingué par des jury littéraires. Le bonheur d’écriture égoïste que le romancier évoque en parlant de ce qui le pousse à écrire, est manifestement un bonheur contagieux, partagé par les lecteurs et les critiques littéraires, comme le confirme sa toute récente consécration pour son dernier roman La plus secrète mémoire des hommes.

C’est un roman foisonnant et inventif à souhait, avec pour thèmes la puissance de la littérature, l’énigme de l’existence et l’amour. Sa narration polyphonique l’inscrit dans l’héritage d’un Borges ou d’un Rushdie, plutôt que dans celui des récits engagés et ou identitaires auxquels la littérature africaine nous a habitués. Les critiques ont parlé de « roman idéal », d’un chef-d’œuvre d’imagination narrative, aussi jouissive que grave. Ce roman constitue un tournant dans la littérature francophone d’Afrique noire, mais aussi dans l’œuvre de l’écrivain sénégalais lui-même dont les premiers romans étaient avant tout politiques et puisaient leur inspiration principalement dans l’actualité de la cité.

Avec son quatrième opus, le romancier Sénégalais nous livre un roman « total ». Son magnifique titre « La plus secrète mémoire des hommes » est extrait d’un livre du Chilien Roberto Bolaño qui, avec Milan Kundera, sont les deux maîtres à penser du jeune lauréat. Celui-ci aime à dire que l’« inventivité absolue » du duo, la « légèreté insoutenable » d’un Kundera sans pour autant sacrifier la profondeur, l’ont affranchi de la littérature comme miroir du réel, afin de l’aborder comme « engagement historique », mais aussi comme « folie » et voire comme « libération absolue ».

Son nouveau roman en est une illustration, comme l’auteur l’a rappelé au micro de RFI.  « Dans ce roman, j’essaie également de m’extraire en faisant des embardées sur des territoires littéraires qui n’étaient pas tout à fait les miens. Dans une tentative aussi de trouver un style tout à fait autre, de changer des choses et de faire un mélange. Le principe profond de ce texte, c’est vraiment l’impureté érigée en moteur d’écriture. Impureté, c’est à dire audace, c’est à dire capacité à convoquer plusieurs genres, la geste griotique, le récit historique, le rapport anthropologique ou ethnologique, tout ça étant mêlé dans un plaisir très gourmand de la narration. Lorsqu’on est prosateur, il faut pouvoir faire feu de tout bois, finalement, et faire de son écriture un fleuve qui charrie plusieurs courants comme ceux-là. »

Un surdoué

Une maturité qui surprend chez un si jeune auteur, à peine trentenaire. Outre le fait d’être le premier écrivain d’Afrique subsaharienne à remporter le Goncourt, Mbougar Sarr est aussi l’un des plus jeunes auteurs à être primé par le jury Goncourt. Or cette précocité n’a rien d’étonnant car l’homme a la réputation d’être un surdoué.

Né dans une famille aisée au Sénégal, de père médecin et de mère femme au foyer, Mbougar Sarr a grandi à Diourbel, à une centaine de kilomètres à l’est de Dakar. Jeune garçon, il s’était fait remarquer par ses dons pour les études, qui lui ont permis d’intégrer une des écoles les plus sélectives du pays, le prytanée militaire de Saint-Louis. Bac en poche, il est venu en 2015 en France pour faire une classe préparatoire. Ses pas l’ont ensuite conduit à l’École des hautes études en sciences sociales où il s’est inscrit en doctorat de lettres. Le sujet de sa thèse, qu’il a depuis abandonnée, portait sur les débuts de la littérature postcoloniale en Afrique francophone.

Aux dires de l’intéressé, son intérêt pour la littérature est né dès l’adolescence, au contact des livres. Lecteur vorace, il a lu tout ce qui lui tombait sous la main au prytanée de Saint-Louis, de Balzac à Cheikh Hamidou Kane, en passant par les séries SAS de Gérard de Villiers. « Oui, reconnaît le romancier, l’origine de l’écriture chez moi, c’est la lecture. Ce sont les écrivains, qui ont fait naître ce désir-là. Certes, c’est une réponse un peu décevante. Vous demandez à un écrivain « pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? » et il vous répond : « c’est parce que je lisais ». C’est quand même différent de quelqu’un qui vous répond : « c’est parce que j’ai eu une enfance terrible, parce que j’ai fait la guerre, parce que je suis allé là, parce que j’ai fait une telle rencontre, parce que j’ai eu une histoire d’amour ». Ces réponses sont quand même beaucoup plus excitantes que de s’entendre dire “je suis devenu écrivain parce que je lisais. Mais c’est tout ce que j’ai et c’est tout ce que j’essaie aussi de traduire dans ce livre. »

Liberté et limites de l’imagination

Le livre en question, c’est La plus secrète mémoire des hommes que les amoureux de la littérature s’arrachent aujourd’hui. Or, ce succès est l’aboutissement d’un processus qui a commencé à 16 ans, quand l’écrivain s’est sérieusement lancé dans l’écriture, avant de se faire remarquer à 21 ans, en remportant le prix de la jeune écriture Stéphane-Hessel, dans la catégorie « nouvelle » grâce à son court récit intitulé La cale. La nouvelle relate dans une écriture poignante et réaliste les confidences d’un médecin embarqué sur un bateau négrier.

Les premiers romans de Mbougar Sarr s’inscrivent dans la même veine, mêlant la fiction et le réel, évoquant successivement des sujets graves tels que le jihadisme dans Terre ceinte (Présence Africaine, 2015), l’accueil des migrants en Europe dans Silence du chœur (Présence Africaine, 2017) ou encore dans De purs hommes (Philippe Rey, 2018) la condition faite aux homosexuels dans la société patriarcale sénégalaise. Ce sont des récits à narration complexe, soucieux de ne pas tomber dans le manichéisme et caractérisés par un goût marqué pour le ludique et des jeux de mots.

Avec La plus secrète mémoire des hommes, on change non seulement de registre, mais aussi d’univers littéraire. Nous quittons la dimension sociale et politique, pour entrer dans la complexité vertigineuse de la littérature, avec au cœur du récit l’écriture comme métaphore de la liberté et des limites de l’imagination. Le personnage principal de cet opus est un romancier mythique du Mali, Yambo Ouologuem, auquel le livre de Mbougar Sarr est dédié. La légende d’Ouologuem date de 1968 lorsque le Malien reçut le prix Renaudot pour son roman magistral  Le Devoir de violence devenu un classique, avant d’être voué aux gémonies et accusé de plagiats. Son ouvrage n’en reste pas moins un texte volcanique, iconoclaste et impressionnant d’audaces narratives et stylistiques, que les jeunes générations sont en train de redécouvrir.

« Le personnage est fascinant, rappelle Mohamed Mbougar Sarr. Son destin est fascinant, sa trajectoire est fascinante . Comme écrivain, il recommence à intéresser les lecteurs et on se penche sur son travail d’écrivain. Mais on se penche aussi un peu sur cette époque, sur ce qui s’est vraiment dit à cette époque, sur la solitude qui fut la sienne. Tout le monde a été ému quand on a annoncé sa disparition parce qu’on s’est rendu compte qu’en fait, oui, on venait de perdre un véritable écrivain. Évidemment, on peut aimer ou ne pas aimer Le Devoir de violence. Ce n’est pas le plus important. Le plus important est de se rendre compte que même ce livre, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, ce style qu’on aime ou qu’on n’aime pas est quand même un style singulier, qui ne ressemble à aucun autre. Et c’est ce qui est important, je pense, lorsqu’on est écrivain ou qu’on crée, c’est qu’au-delà des goûts et de la subjectivité, on puisse quand même reconnaître à un créateur, sa valeur suprême de créateur, et c’est le cas pour Yambo Ouologuem

Comment à travers la dramatisation de la redécouverte d’un classique et du destin hors du commun de son auteur, mort dans la solitude, Mohamed Mbougar Sarr construit une fiction étourdissante, essentielle, portée seulement par l’exigence du rapport entre l’écriture et la vie, c’est ce dont nous parlerons samedi prochain dans la deuxième partie de cette chronique consacrée à La plus secrète mémoire des hommes, roman événement de cette rentrée littéraire.


La plus secrète mémoire des hommes, par Mohamed Mbougar Sarr. Editions Philippe Rey/Jimsaan, 464 pages, 20 euros.

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