Tunisie: la nouvelle vie des députés tunisiens

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« Desperate deputies ». Cela pourrait être le nom d’une série à succès tant le nouveau quotidien des parlementaires tunisiens recèle à la fois d’intrigues à rebondissements, de traumatismes enfouis et de prosaïques considérations journalières. En gelant de façon impromptue les activités de l’Assemblée en juillet dernier, le président tunisien a bouleversé la vie des 217 élus qui tentent chacun à leur façon de se réinventer. Deux d’entre eux ont accepté de nous dévoiler des pans de leur nouvelle vie.

Lunettes de soleil vissées sur la tête et boucles d’oreilles virevoltantes, Leïla Haddad traverse le tribunal de première instance de Tunis avec l’assurance de ceux qui se savent respectés. Sur son chemin, on la salue avec l’enthousiasme réservé aux personnes que l’on n’a pas vues depuis des lustres et qui nous ont sincèrement manquées. Députée du parti dit du peuple, Leïla Haddad, 48 ans, a décidé d’enfiler de nouveau sa toge d’avocate dès le lendemain des annonces présidentielles. « Je suis une femme pragmatique, de terrain. Ce qui m’intéresse c’est de défendre les intérêts  du peuple. Peu importe que ça se fasse au parlement ou au  tribunal tant que j’œuvre dans ce sens-là. J’ai donc voulu retourner à mon travail d’origine vite »

Soutien indéfectible du président Kaïs Saïed – et sans doute bien informée – Leïla Haddad avait aussi compris que le gel du Parlement risquait de s’installer dans le temps. Entre deux gorgées de citronnade, elle, dont le téléphone ne cesse de vibrer, défend bec et ongles le maître de Carthage. La concentration des pouvoirs entre ses mains serait un mal nécessaire pour nettoyer le pays de la corruption qui le gangrène. Elle qui s’est fait un nom en défendant des dossiers en lien avec la défense des droits de l’homme – comme celui iconique des blessés de la révolution – reconnaît cependant que certaines mesures présidentielles posent problème : « J’espère que l’interdiction de sortie du territoire ne sera appliquée que sur une courte période, parce que c’est gênant quand on n’a rien à se reprocher et qu’on est quelqu’un d’honnête d’être privé de son droit de circuler librement. Moi-même en tant que députée, je fais partie de ceux qui sont interdits de quitter le pays. J’étais invitée à des évènements en Égypte et dans d’autres pays arabes, mais je ne peux pas y aller à cause de ces mesures. Mais comme c’est pour le bien du pays, je consens à ce sacrifice pour le moment. »

Ma famille, mon refuge 

En attendant de retrouver sa liberté de mouvement, Leïla Haddad reconnaît profiter de cet intervalle pour passer plus de temps avec les siens. Avec son mari, complice et confrère de longue date qu’elle évoque en arborant un sourire enamouré, mais surtout avec ses deux enfants de 16 et 20 ans. « Mon travail de parlementaire – et notamment les travaux en commissions – faisaient que je commençais mes journées à 8h du matin et que je ne repartais qu’à des heures très avancées de la nuit chez moi. Je me rends compte que je n’ai pas vu mes enfants grandir. J’essaye de rattraper le temps perdu ». 

Discrétion de mise chez les députés d’Ennahdha

La députée des Tunisiens de France, Saida Ounissi reçoit, elle, à son domicile – autour d’une assiette de macarons – dans une banlieue résidentielle et populaire de Tunis. L’intérieur est sobre, un minimalisme égayé par les gambadements insouciants de sa petite fille de trois ans fraîchement réveillée de sa sieste : « On raconte que les gens d’Ennahdha et ses leaders notamment vivent dans des palais, mais ce n’est pas vrai ».

Quand on lui demande si c’est pour le prouver qu’elle a proposé une rencontre chez elle pour cette interview, elle s’esclaffe :« Pas du tout ! Même si je trouve qu’il est quand même bien mon appart ! »

En gelant le Parlement, Kaïs Saïed, le président tunisien, a chamboulé la vie de la jeune trentenaire la plongeant dans des questionnements existentiels : « C’est un vide au quotidien (…) On a l’impression d’être complètement inutiles et d’être un poids pour la société. Vous êtes député sans l’être. C’est très douloureux d’un point de vue personnel ce qui se passe »

Ses journées sont désormais rythmées par les très nombreuses réunions que son mouvement organise. Premier groupe de l’assemblée jusqu’ici, le parti islamiste est désormais privé de sa tribune parlementaire. Ennahdha semble pris de cours et désireux de se restructurer. « On fait l’évaluation de ces dix dernières années. On a du pain sur la planche parce que le message que la population nous a lancé c’est “on est extrêmement en colère, on vous en veut.” Et c’est important pour nous de prendre le temps de comprendre cela. (…) C’est l’heure des comptes pour nous aujourd’hui. Le mea culpa est nécessaire. »

Tout au long de notre entretien, la jeune femme donne l’impression de s’adonner à un délicat numéro d’équilibriste : reconnaître les manquements de son parti sans non plus trop l’accabler. Chaque mot est pesé. De longs silences parfois observés avant de répondre aux questions. 

Alors que son parti crève les plafonds de l’impopularité, Saida Ounissi confie qu’elle n’a jamais ressenti d’animosité envers sa personne. Elle avait bien imaginé que quelques citoyens excédés puissent tenter de briser les vitres de sa voiture, mais rien de tout cela n’a finalement eu lieu et elle pense en tenir l’explication : « Les gens me disent toujours « tu n’es pas comme les autres, toi » parce que je vis normalement. »

Sous-entend-elle finalement que certains de ses collègues d’Ennahdha ont un train de vie déconnecté des réalités des Tunisiens ? Nouvel éclat de rire sonore. Moins drôle, la jeune femme confie plus tard avoir le sommeil perturbé depuis le 25 juillet, date à laquelle Kaïd Saïed a gelé le Parlement : « Ce qui se passe me rappelle de très mauvais souvenirs. »

Son visage se ferme quand elle fait le récit de son enfance marquée par les descentes de police au domicile familial du temps de Ben Ali alors que son père – considéré par le pouvoir comme militant islamiste – s’était réfugié à l’étranger. « Ce sont des traumatismes et je me rends compte que je n’avais jamais fait de thérapie pour cela. Le 25 juillet, je n’arrêtais pas d’aller vérifier que ma petite fille allait bien dans son lit parce que malgré moi, je me revoyais dans cette situation à son âge ». 

Des livres, Netflix et des propositions d’embauche. 

Elle qui dit craindre le retour de la dictature en Tunisie trouve son réconfort dans la lecture. Son livre de chevet ces jours-ci : « La médiocratie » d’Alain Deneault. Un essai qui stipule que les « médiocres sont au pouvoir ». Un ouvrage « de circonstance » glisse-t-elle. Libérée de ses obligations parlementaires, Saida Ounissi en profite aussi pour rentabiliser son abonnement Netflix. Ces jours-ci, elle dit regarder la série « Borgen » avec son mari : « C’est l’histoire d’une femme qui accède à de hautes fonctions politiques » lance-t-elle rêveuse. 

Au chômage technique – un comble pour une ancienne ministre de l’Emploi ! – la jeune femme dit crouler sous les propositions d’embauches dans le privé. Dans le conseil, l’économie, l’entrepreneuriat, la finance ou encore le développement international, énumère-t-elle avec fierté. 

Le tour des ambassades 

Pour l’instant, Saida Ounissi n’a donné suite à aucune de ces propositions d’embauche. Elle qui dit être très sollicitée par les chancelleries étrangères pour donner son avis sur la situation de son pays, a aussi été conviée à rencontrer une délégation d’élus du Congrès américain en déplacement à Tunis. Parmi les happy few qui ont l’oreille de l’Oncle Sam, il y a aussi sa « copine » – comme elle la qualifie – Leïla Haddad du parti du peuple.

Celle-ci, à la dernière minute, a préféré annuler sa présence à l’évènement afin de ne pas donner l’impression de régler des dossiers internes dans les alcôves de l’ambassade américaine de Tunis. Les deux femmes – qui se connaissent et semblent s’apprécier – n’ont décidément pas fini de défendre deux visions de la politique et de la Tunisie radicalement différentes.

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